L'implication citoyenne contre la corruption pour une bonne année 2018 !!!

REGARDS

Publié le 2017-12-28 | Le Nouvelliste

National -

Le 5 décembre 2017, à l’initiative du « Collectif 4 Décembre » et d’autres organisations alliées basées dans la capitale, la société civile a quitté le banc des spectateurs (Ti chèz ba). Elle a marché contre la corruption, dans le cadre de la Journée internationale de lutte contre la corruption. Les résultats, en termes de participation furent modestes, en deçà des espérances des organisateurs. Ce qui, sous la plume de Frantz Duval, au Nouvelliste, se traduisit ainsi : « La marche contre la corruption n’a pas eu le succès escompté pour donner un électrochoc à la conscience endormie du pays. »

Le maître-mot de la phrase du rédacteur en chef est « conscience » qui nous réfère à la réalité de notre être et de tout ce qui nous entoure.

C’est la prise de conscience qui mène à l’action et non l’inverse. Par contre, il revient à ceux et celles déjà lucides d’éveiller les autres. Nous n’atteindrons pas le succès de la « marche verte » en République dominicaine, sans une prise de conscience préalable, au sein de la population. L’implication des citoyens ordinaires sera la clé du succès de cette nouvelle lutte planétaire qui fait finalement escale, en Haïti. Sinon, ces grands rassemblements qui se transforment en marée humaine demeureront au stade du fantasme.

Ceux qui paient le prix et qui souffrent au quotidien du manque de services de base comme l’éducation, la santé ; les « crève-la-faim » pour qui un repas chaud par jour est un luxe hors de portée, c’est sur eux que reposent le succès de l’éradication de la corruption dans le pays.

Après plus de deux siècles, dans un pays où les régimes se suivent et la corruption reste, peut-on croire qu’on puisse personnifier la lutte contre cette gangrène?

Ce gombo chaud qu’est la corruption ne peut se manger avec un seul doigt. Le président de la République à beau répéter qu’il est l’incarnation de cette lutte, mais les faits sont têtus. C’est très viril comme déclaration, mais insoutenable face au système mis en place. Et dire qu'on est l'antidote qui nous condamne illico, en cas de non-guérison immédiate du patient. De toute façon, son affirmation est rapidement contredite par son aveu de blocage du rapport PetroCaribe. Bloquer a un synonyme, obstruer. L’obstruction en politique comme en justice n’est pas souhaitable puisqu’elle entrave la bonne marche des institutions. Au contraire, j’encourage le président de la République qui a prêté serment devant la nation de veiller à la bonne marche des institutions, de permettre à la société de déboucher sur la vérité.

C’est la seule façon pour la présidence de rendre justice à ceux qui seraient accusés à tort. Et de démontrer l'imposture des sénateurs, le cas échéant. Mais surtout défendre le peuple haïtien dont il représente les intérêts. Ces 600 pages du rapport ne sont pas des feuilles d’automne qui se ramassent à la pelle. Nous ne pouvons pas, au nom de la démocratie et de la morale, ignorer ce rapport sans une analyse approfondie et transparente de son contenu par des experts en la matière. Il n’est nullement question d'adopter ce rapport comme un évangile canonique mais le traiter en apocryphe peut socialement devenir une croix qu'aucun Simon de Cyrène n'aidera la présidence à porter. Car ce trou béant que semble avoir laissé les trois milliards de PetroCaribe ne peut être comblé par des plaidoyers et des lettres des ministres et hauts fonctionnaires d’État, dans les médias et sur les réseaux sociaux. La nation qui devra, de toute façon, avec ses enfants et petits-enfants, payer pour la « caisse cassée » a le droit minimal de savoir ce qui s’est réellement passé…

Au fait, bien avant cette commission d’enquête parlementaire, Daniel Rouzier, Premier ministre désigné, dont le courant ne passait pas avec le Parlement, et Gary Conille, qui a terminé son passage, seul dans son coin, ont été des lanceurs d’alerte. Les deux ont tour à tour voulu remettre sur la sellette les contrats signés de gré à gré entre l’État haïtien et les firmes dominicaines.Pour ne pas offusquer les nationalistes, je n’évoquerai pas le travail d'investigation de la journaliste Nuna Piera, en l'an 1 de l’ère Martelly...

PetroCaribe peut servir de déclencheur, à cause des chiffres en question, mais demeure, néanmoins, un évènement conjoncturel dans l’histoire de corruption de notre pays. Et les éventuels acteurs impliqués qui seraient principalement des familles politiques « Tèt Kale », « Lapè » et « Inite » ne peuvent constituer, à eux seuls, l’axe de la corruption en Haïti. Lier l’éradication de la corruption à des fins politiciennes de lutte pour un renversement de régime vouerait à l’échec, une cause beaucoup plus importante. Ce serait répéter l’erreur de 1986, lorsque l’obsession des makouts a résumé notre quête de changement au « dechoukaj » d’individus plutôt qu’à l’évolution de notre mentalité vers la démocratie participative.

Nous avons un terrain propice à la corruption. L’origine de cette fertilité est notre mentalité qui banalise les actes de corruption, pourvu que nous en récoltions quelques miettes ou que nos proches aient la possibilité de sucer un os (ou le fameux gâteau à partager). Elle est devenue un « mal nécessaire » en partie, causé par les lenteurs administratives autant pour l’obtention de pièces d’identité que pour monter une compagnie ou simplement le processus à suivre pour dédouaner une marchandise ou pour payer ses redevances fiscales. Quant aux détournements de fonds et les multiples autres formes de corruption graves, ce sont des pratiques généralisées. C’est un système dont les ramifications sont nombreuses, soutenu par un modèle comportemental ou l’intérêt général est complètement absent. Chaque acte de corruption selon le schéma psychosocial développé au fil des décennies devient une relation quasi intimiste du couple (Corrupteur-Corrompu). Dans certains cas, il s’agit de collusion mise sur place par un réseau dirigé par quelques puissants. Dans tous les cas, l’opacité et l’omerta sont les lois non écrites qui pérennisent la démarche.

Nous revenons donc à la notion de conscience évoquée dans le texte de Duval . La conscience. Cette prise de conscience ne peut se faire qu’à partir d’une prise en compte de la population. Elle est le moteur du changement. Les leaders, les élus, les organisations de la société civile dans tout le pays ne peuvent être que des bougies d’allumage. Aucun changement qui se fait pour le peuple ne pourra aboutir sans lui.

Les marches, sit-in, pétitions seront des mouvements désarticulés sans une stratégie d’ensemble cohérente. Accompagnent cette stratégie des mécanismes d’évaluation qui seront notre boussole.

Définissons ce qu’est la corruption! Éduquons la population sur ses impacts et sur ses différentes formes. Convaincre le peuple par des slogans initiateurs et fédérateurs à grossir les rangs des combattants, il doit être imbu du bien-fondé de la démarche. Créer un climat général d’hostilité envers la corruption est un travail à long terme.

À l’hiver 2017, le monde resta ébahi devant les images de plus d’un demi-million de Roumains, cellulaires allumés manifestant leur désaccord contre une loi laxiste décriminalisant certains corrompus. Le spectacle était beau mais ce genre de mise en scène se prépare, des années auparavant. L’émergence d’une nouvelle mentalité s’est opérée à partir du divorce avec le populisme et le culte de la personnalité, deux attitudes chères à nos politiciens. La société civile roumaine a résolument opté pour l’État de droit et elle applique ce qu’elle prône. Les associations et organisations respectent en leur sein les principes et règles démocratiques qu’elles réclament des institutions étatiques.

Ces dernières années, la Roumanie s’est offerte des lois anticorruption parmi les plus sévères au monde. Cinq ans de prison pour un politicien qui « embaucherait un membre de sa famille jusqu’au deuxième degré, dans l’administration publique ».

En Haïti, notre chaîne pénale semble être un instrument qui punit les pauvres et un instrument de règlement de comptes avec ses ennemis lorsqu’on a la puissance. En cour criminelle, nous avons eu peu de procès menant à des condamnations. Ces 32 dernières années, la justice américaine et canadienne ont jugé et condamné plus de kidnappeurs, de délinquants sexuels et de trafiquants de drogue que la justice haïtienne. Or, comme l’affirme Valéry Numa, « l’impunité est la mamelle nourricière de la corruption ». Le « zéro risque » des corrupteurs et corrompus est l’équivalent d’un « baryè lib » dans un bal Konpa.

Finalement, la lutte contre la corruption, en plus d’une stratégie bien ficelée, requiert un peu d’humilité chez les acteurs qui l’embrassent. D’abord, la classe politique dans sa totalité vient d’essuyer un rejet de près de 80% de la population en âge de voter. On parle d’environ cinq millions sur six millions. Tant du côté du pouvoir et encore plus dans l’opposition, nous avons un cas patent de carence de légitimité. Personne ne saurait vous empêcher de participer aux affaires de votre pays, mais la décence vous exige de laisser manœuvrer les membres de la société civile sans interférence.

Au niveau des organisations qui ont enclenché le mouvement, retenons et rappelons-nous que personne ne nous a confié de mandat, notre légitimité est donc une conquête de tous les instants. Notre crédibilité, nous l'obtiendrons grâce à la noblesse de la cause défendue, mais surtout à notre capacité de se rallier la population. La poignée que nous sommes ne peut servir de levier que si nous prenons conscience du poids à soulever et que nous le faisons avec jugement et sans précipitation.

Aly Acacia
Auteur
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