Foire du livre / 5e édition

Le grand rendez-vous de Lyonel Trouillot à la FILAH

Il est à la Foire internationale du livre d’Haïti (FILAH), en ce dimanche de soleil de plomb de décembre sous les tropiques, pour signer ses romans, ses recueils de nouvelles, de poésie, ses récits, ses livres de littérature jeunesse. Et quand on s’approche de lui, on ne peut s’empêcher de penser à Le doux parfum des temps à venir, La petite fille au regard d’île, La belle amour humaine, Bicentenaire. Et, insensiblement, une note de ses textes mis en chanson par Wooly Saint-Louis Jean nous monte à la tête « Pòtoprens ap graje fresko ». Lyonel Trouillot est à la FILAH, il est l’auteur à l’honneur, au Palais municipal de Delmas.

Publié le 2017-12-19 | Le Nouvelliste

Culture -

« Je suis impressionné par le nombre d’écoliers à la FILAH, même s’ils n’achètent pas beaucoup, pour être honnête ; mais qu’ils soient là, qu’ils écoutent les causeries, qu’ils regardent les livres, c’est déjà une bonne chose », déclare Lyonel Trouillot.

Assis dans un grand fauteuil moelleux en face d’une table où fume un café noir, son éternelle cigarette entre les doigts, l’homme qui a formé plusieurs générations de jeunes écrivains, se dit touché par la présence des jeunes au Palais municipal de Delmas. « J’ai l’impression que la moyenne d’âge, ici, est nettement inférieure à 35 ans. Si vous regardez, même les acheteurs adultes, on voit bien que ce sont des étudiants. Pour être honnête, il y a peu de personnes ayant dépassé 45 ans à être ici. Et j’ai l’impression que les plus riches de la société, on ne les voit pas trop ici », dit-il, le corps secoué par un petit rire rauque.

Passionné du livre, le poète rêve haut et fort d’un pays où l’œuvre de l’esprit domine le paysage. « Il faut amener le livre partout.» Il pense à une politique du livre qui allie la Direction nationale du livre (DNL), le ministère de la Culture, le ministère de l’Éducation nationale et d’autres institutions publiques. Il juge tout aussi importante une politique du livre où le Parlement haïtien aurait sa partition à jouer. L’État, veut-il encore croire, en partenariat avec la société civile, pourrait dynamiser cette politique pour de belles moissons culturelles en Haïti.

Boulets rouges sur la politique du livre

Trouillot, véritable militant dans l’arène culturelle, n’a pas sa langue dans sa poche. Il pose toujours un regard critique sur les êtres et les choses de son pays. Il carbure ainsi. Mieux : il se « shoote » à la critique. « Il y a des sénateurs qui perdent le temps de la République et l’argent de la République à prendre les lois sur les parties de baise entre les gens. Mais pourquoi ils ne prennent pas des lois pour améliorer les conditions de l’enseignement pour orienter une véritable politique du livre ? Et il y a une grande victime, c’est la littérature en langue créole », lâche-t-il comme un fouet qui siffle dans l’air.

Conscient de la richesse culturelle d’Haïti et du nombre de grands écrivains contemporains qui enrichissent ce patrimoine, il se dit triste de constater que cette production intellectuelle n'est pas à la portée de la grande majorité. « Je suis peiné. Il m’est arrivé d’aller en France, invité par les institutions scolaires dans lesquelles, en classe de seconde et de première, aux lycées, on étudie ‘’Bicentenaire’’. Il y a une édition critique de ‘’Bicentenaire’’ et le livre est enseigné dans certaines classes en France. Pourquoi ne pas faire pareil pour des livres haïtiens ? ». Il se dit attristé de constater que nous n’avons pas une édition critique de «Romancero aux étoiles» de Jacques Stephen Alexis.

Mais est-ce qu’on a des compétences pour réaliser ce travail ? Sa réponse fuse : « Nous avons des compétences pour le faire. Au hasard comme cela, Alix Emmera, Nadège Ménard, Wilhem Roméus, moi-même, il y a plein de monde à pouvoir faire cela ! Mais personne ne nous a demandé cela. Quand on parle de ces types d’entreprise, on nous regarde comme si on était fous ! On pourrait travailler sur des livres de Gary Victor, Évelyne Trouillot, Yanick Lahens, Kettly Mars ou de Georges Castera. Comment se fait-il qu’il n’y ait aucune édition critique de René Philoctète ? Ce n’est pas normal. »

L’anormalité se révèle aussi en ces termes : « Je suis allé à Jérémie, j’ai parlé devant environ 115 lycéens et lycéennes, j’en ai presque pleuré. Aucun ne connaissait René Philoctète dont Jérémie est la ville natale. Il y a quelque chose qui est inacceptable ! »

L’inacceptable se débusque également dans des faits qu’il interprète : « Je n’ai pas vu une entreprise haïtienne qui a commandé cent livres pour les offrir à ses employés. »

L’écrivain prend parti pour les maisons d’édition qui peinent à sortir des livres pour la consommation locale. Il se met de leur côté pour que le livre ne soit plus un luxe. « À part la Maison Deschamps qui est très vieille, le grand capital haïtien n’investit pas dans l’édition. Quand on fait un livre à 1 000 exemplaires, il coûte plus cher que quand on le fait à 10 000. Les gens qui investissent dans l’édition n’ont pas les moyens de faire 10 000 livres. »

Trouillot prend une pause de réflexion et lance cette interrogation : « Pourquoi ne pas créer un fonds de soutien à l’édition ? »

Un combat de haut vol

L’écrivain dit avoir mal dans sa peau quand il voit des professeurs dévoués qui encouragent leurs élèves à lire mais qui enseignent dans un environnement frappé par la carence du livre. À la FILAH, il se dit affligé de constater des responsables d’établissements abandonnés dans ce combat pour la lecture à l’école. « On dit du mal de ces écoles, mais elles ne sont pas aidées », regrette Trouillot, ce professeur qui a consacré sa vie à enseigner les littératures française et créole.

Le combat pour le livre est un combat de haut vol. Sans l’implication véritable des hautes instances de l’État, les discours du citoyen sont comme semés dans le vent. « Je suis assez étonné aujourd’hui. Je n’ai remarqué la présence ni du ministre de la Culture, ni celle du ministre de l’Éducation nationale, ni la présence du Premier ministre, ni celle du président de la République. Mais où sont-ils ? », se demande-t-il tout en se plaignant du soleil qu’il estime ne pas être un bon compagnon pour la foire.

Installé sous sa tente au Palais municipal comme il habite dans son univers, l’auteur de « La Belle amour humaine » semble voir le matériel-livre partout. «

Pourquoi ne pas penser à de vastes foires départementales ? », dit-il en ajustant ses lunettes.

Toutefois, même si l’écrivain-journaliste est connu dans le milieu pour avoir la dent dure, il modère un peu dans ses habits d’invité d’honneur. « Je pense à l’État ; même s’il y a des efforts qui sont accomplis, il doit faire plus pour multiplier les événements. » Il estime qu’en Haïti, se publient de nos jours des livres de qualité tout en reconnaissant que deux dangers nous guettent : le danger du n’importe quoi et le livre accepté de fait comme un luxe. « Nous avons des écrivains dignes d’être connus dans le monde entier. Nous avons des penseurs même si je pense que la production scientifique dans le domaine des sciences humaines est insuffisante, mais je vois que l’Université d’État d’Haïti, les presses des éditions de l’Université d’État s’améliorent, mais reconnaissons-le si nous voulons être honnêtes, qu’il y a des livres ici qui sont des catastrophes sur le plan de la présentation, sur le plan du contenu.» Sur ce plan, souligne-t-il, un effort est à déployer pour améliorer la qualité du livre. Par ailleurs, il plaide pour toute initiative visant à casser le prix du livre. Au passage, il a salué les foires annuelles de Livres en folie et de la DNL.

Le café de Lyonel ne fume plus. Sa cigarette est complètement grillée. Mais on ne peut pas rencontrer cette grande figure de la littérature haïtienne sans lui demander quels sont les projets qui lui tiennent à cœur. « J’ai atteint un âge où c’est le collectif qui m’intéresse de plus en plus. Je suis content de voir comment l’Atelier Jeudi soir que j’ai créé, il y a dix ans, est devenu le collectif le plus actif dans la production du livre, dans les travaux de transmission. Nous allons dans différentes villes, nous animons des ateliers, nous produisons des textes qui sont d’abord publiés en Haïti et dont certains sont publiés à l’étranger. Moi, c’est cela qui m’intéresse. J’avoue que mon activité principale à part les petits livres que j’écris, c’est d’aider cet Atelier à poursuivre pour qu’il soit bien en place, bien vivant parce que je ne serai pas toujours là ! »

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