Le pouvoir judiciaire forcé de sortir la tête de l’eau

Publié le 2017-12-18 | Le Nouvelliste

Editorial -

Trop longtemps considéré comme un pouvoir de seconde zone, la justice haïtienne sort la tête de l’eau suite aux graves accusations du président Jovenel Moïse contre le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ). Le chef de l’Etat dit avoir été contraint de nommer plus de 50 juges corrompus. Pourtant, en conférence de presse vendredi dernier, des membres du CSPJ ont expliqué avoir soumis au président Moïse une liste de 75 magistrats et le mandat de 50 d’entre eux a été renouvelé. Pour se défendre face aux accusations du chef de l’Etat, les membres du CSPJ adoptent un ton ferme. Lundi matin, ils ont décliné une invitation du président Jovenel Moïse qui a omis de préciser l’objectif de la rencontre.

Sans s’excuser comme le souhaitait le CSPJ pour ses graves accusations, Jovenel Moïse a préféré inviter les représentants des deux autres pouvoirs à une rencontre au Palais national. Les membres du CSPJ n’ont pas accepté de jouer le jeu. Ils posent des conditions pour la rencontre. Pour une fois, le CSPJ exige qu’on les traite comme le représentant d’un pouvoir constitué de l’État au même titre que le législatif et l’exécutif. Trop longtemps perçu comme une entité aux ordres du ministère de la Justice ou encore de l’exécutif, le pouvoir judiciaire trouve une occasion en or dans les déclarations du président de la République pour changer la donne. Ne dit-on pas à quelque chose malheur est bon ?

Si la justice haïtienne doit passer par cette mauvaise passe pour qu’elle devienne réellement un pouvoir indépendant, s’affranchir des deux autres pouvoirs, le pays doit mettre des balises pour éviter la répétition d’une telle situation. Parler sans peser ses mots ne devrait pas être permis à un chef de l’État disposant d’un cabinet qui coûte cher à la République.

Il n’y a pas de doute que l’indépendance de la justice fera peur à beaucoup de ceux qui le réclament à gorge déployée. C’est pourtant le prix à payer si nous voulons arriver à une nouvelle Haïti. Nos maux d’hier et d’aujourd’hui n’ont-ils pas puisé leur source dans cette justice qui ne fonctionne pas ? Tous nos dirigeants incapables, voire ineptes d’hier ou d’aujourd’hui ont eu la bénédiction de cette justice. Tous ceux qui font leur beurre dans la corruption savent qu’ils peuvent acheter leur tranquillité. N’avons-nous pas déjà assisté dans un passé récent à des décisions de justice qui consolident l’impunité ?

Si la justice décide enfin de s’affranchir du pouvoir politique, tous ceux qui veulent voir Haïti se libérer de la mauvaise gouvernance doivent l’applaudir. Cela exige que les autorités envoient des signaux clairs à la société. Elles doivent continuer à se séparer de ses oranges pourries et faire de la loi une pour tous. Arriver à un appareil totalement affranchi de l’exécutif et du Parlement exige du courage des autorités judiciaires judiciaire et de chaque juge comme le démontrent les membres de l’Association professionnelle des magistrats ces derniers mois.

Les propos du président tenus à Paris au cours de la semaine dernière sont très regrettables, voire condamnables. En dépit de tout, le pouvoir judiciaire, l’exécutif et le pouvoir législatif sont condamnés à entretenir de bonnes relations pour le bien de la République. C’est bien ce cadre de collaboration que les pouvoirs sont appelés à définir ou à redéfinir.

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