Musique

K-libr, l’apostat!

Après une pause, les fans de K-libr ont dû attendre à peu près une année pour visualiser la vidéo destinée à l’album avec lequel il annonçait un nouveau départ dans sa carrière de rappeur. « L’apostat », cet album aux mille sensations était une façon pour lui de faire la transition entre l’artiste engagé et l’intellectuel qui veut utiliser sa plume au service de sa communauté. K-libr revient sur la scène musicale avec une vidéo qui fait palpiter les cœurs des internautes. Avec une rage parfaitement dévoilée, il dénonce « Six thèmes » de notre système. Serait-ce aussi pour lui un moyen d’annoncer son retour, lui, l’apostat?

Publié le 2017-12-26 | Le Nouvelliste

Culture -

« La patience est amère, mais son fruit est doux » dit l'adage. Ainsi, les fans de K-libr ont été récompensés de visualiser cette vidéo mettant à nu l’apostasie de ce rappeur engagé. Réalisé par Bachir Petit-Homme et Valckensy Dessin, dit K-libr, qui avoue avoir fait le maquillage, ce clip est conçu pour résilier l’ancien style du rappeur. Sur un beat régulier et vibrant, l’artiste met des images sur ses rhymes. Au-delà de l’analyse musicale, «l’apostat» se révèle être l’occasion d’imposer une temporalité sur l’aliénation culturelle qui ronge la société haïtienne. C’est aussi un condensé rutilant de symboles et phénomènes sociaux qui jalonnent autour de quatre personnages : l'Haïtien, le nègre, l’intellectuel et le griot.

Dans les bras d’un homme noir portant des dreads, une chaîne s’est brisée. Il lâche un cri de libération. Les chaînes qui le retenaient étaient liées à une croix. Serait-ce une façon de décrire l’emprise de la civilisation judéochrétienne? Cette image renvoie à deux approches strictement liée : physique et astrale. Physique, du fait que le personnage est retenu contre son gré dans un champ, arrive à s’en débarrasser (la révolution haïtienne de 1804). Astrale, pour être resté aux côtés de la croix et dans le même espace. Une façon de dire que, malgré la révolution qui a libéré l’Haïtien de ses chaînes, celui-ci reste enchaîné mentalement.

Dans un cimetière, une personne ligotée de drap de couleur blanche et de corde avec une bible en main. Un sosie de celle-ci s’approche, vêtu de noir, foulard rouge autour du cou signifiant Ogou Feray, le dieu de la guerre dans le vaudou. Le Noir, l’Afrique, l’âme de tout Haïtien. Cette image renvoie à l’authenticité de l’être haïtien. À la différence de la perspective animisme de Platon, lorsque l’âme se révolte contre le corps, l’esprit ne peut qu’être animé de bonnes choses. Ainsi, après avoir pris conscience de sa vraie nature, il brûle la bible. Mobilisation de symboles pour espérer un futur libre intellectuellement.

Un jeune homme court avec toute la force de la joie, portant une torche et son diplôme qu’il embrasse à chaque pas. Dès lors, se révèle une personne accomplie qui participe activement à la vie économique de sa société. Un peu plus tard, il se retrouve dans un désert avec tous les livres ouverts devant lui et semble incapable de les utiliser. Quoi de mieux pour questionner une société qui fonctionne à partir de l’opinion et non sur des faits scientifiques? Ah, le nihilisme! L’intellectuel qui se trouve isolé va voir ailleurs, pour une meilleure intégration et mieux se socialiser. Cette partie est celle qui peint la triste réalité de ces dernières années. La forte migration des Haïtiens pour des pays tels que Chili, Brésil, etc.

Un homme habillé de pagne moderne d’un pharaon. Comme le griot en Afrique occidentale, c’est un communicateur traditionnel, c’est le narrateur de cette histoire. C'est un griot en habit d’Égyptien, pour rappeler qu’il y a longtemps un peuple noir doté d'une grande puissance imposait sa civilisation. Aujourd’hui, qui d’autres après ce personnage est mieux placé pour conter notre culture? Dans la mythologie burkinaise, le griot est celui qui voit tout et qui sait tout. Ainsi, a-t-il choisi cette image pour donner du souffle à cette histoire. Le tout sur un fond gris qui traduit toute la tristesse de cette acculturation.

Outre cette analyse sous l'angle visuel, ce clip charrie derrière lui toute une série de revendications où l’artiste résume sa frustration en deux barres :

« anplis kilti ak sosyete sou albòm sa m kesyone 6 tèm

Edikasyon, relijyon, anviònman, lanmou, jistis, politik sistèm. »

L’apostat est par définition l’attitude de celui qui renie publiquement une doctrine ou une religion pour s’adonner à une autre. N’est-il pas clair que K-libr a évolué son champ musical pour donner un meilleur motif à sa plume? Il devient plus pratique et veut donner un sens plus utile au rap créole. Dénoncer et pointer du doigt un système malade, telle est la mission de sa musique. Pour les jeunes Haïtiens qui semblent oublier leur histoire, qu’ils sont symbole de résistance et de liberté. K-libr revient pour dire:

« M pral rape verite m, pou tout lespri rigòl yo

M ekspoze yo pa pi lwen ke zye n anvan Junior fè nou wè yo rigolo. »

Mariah C. Shéba Baptiste maria.mcsb52@gmail.com Auteur
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