La littérature d’expression créole, vraie zone de vitalité de la littérature haïtienne selon Lyonel Trouillot

Lyonel Trouillot est l’invité d’honneur à la 5e édition de la Foire internationale du livre d’Haïti, FILHA, Le Nouvelliste l’a rencontré dans le cadre de cette actualité mais aussi pour parler de son quotidien et de la littérature.

Publié le 2017-12-11 | Le Nouvelliste

LN- Vous êtes plus souvent invité à l'extérieur qu'en Haïti, cela a-t-il une signification particulière pour vous d'être l'invité d'honneur de la Foire internationale du livre d'Haïti ?

LT- Ce n'est pas la réalité. Ici, je suis souvent invité dans les écoles, les universités et par des associations culturelles. Sur les événements majeurs - mais combien y en a-t-il? - je ne suis sans doute pas l'écrivain le plus sollicité. Je l'ai toujours dit - cela m'a fait quelques ennemis, mais je les laisse à leurs ragots - que ce pays a besoin de créer et de faire fonctionner ses propres instances de légitimation et de valorisation de ses pratiques artistiques. Ne pas se laisser coloniser par la logique « blan an di l bon ». Ce n'est pas aujourd'hui à soixante ans que je vais changer de position. Ce choix de moi comme invité d'honneur de la FILHA par la Direction nationale du livre m'honore. Et c'est pour cela que je me suis impliqué au-delà des obligations de l'invité dans la réalisation de l'événement.

LN- Je sais que, dans le cadre de cette foire justement, vous êtes allé ces jours-ci en province, par quoi ceux qui écrivent aujourd'hui dans nos régions sont-ils préoccupés?

LT- Ce voyage dans quatre villes ne me permet pas de faire le tour. Je commencerai par saluer l'intelligence de la question. Que pense-t-on? Qu'écrit-on dans nos provinces? La république de Port-au-Prince ne se pose pas assez ce genre de questions. J'ai pu constater qu'il y a peu d'écrivains majeurs, avec une oeuvre connue et saluée, dans les provinces aujourd'hui. J'ai constaté aussi, avec mes amis de l'AJS qui ont animé des ateliers, que la modernité littéraire reste une grande inconnue dans nos provinces. Quant aux préoccupations exprimées par les jeunes écrivains ou écrivains en devenir que nous avons rencontrés: l'avenir individuel et collectif, le réel immédiat et les conditions qu'il impose, un constat de mal vivre généralisé, entre la révolte et la plainte.

LN_ Lyonel Trouillot, vous tenez chronique au Nouvelliste, vous êtes éditeur, animateur de radio, des Ateliers du jeudi soir, et, à vous lire, vous écouter, on vous sent fâché contre la perception par certains auteurs de ce qu'est la littérature aujourd'hui…

LT- Fâché? Je ne sais pas. Comme le dit mon ami Pierre Buteau, nous ne sommes pas là pour être fâchés mais pour être lucides et efficaces. Aujourd'hui, en me basant sur une partie de ce qui, -à mon avis, honteusement -se publie, sur les manuscrits que je reçois, il se passe trois choses très graves: le ridicule d'un priapisme littéraire (au hasard des titres: alleluia pour ma verge, une gâchette entre les jambes, Éros a une queue) sur fond de machisme et de misogynie / le non moins ridicule aplatissement sur un mode « soap opera » et « telenovela » du discours amoureux de jeunes romancières ou nouvellistes ayant perdu tout sens de leur condition réelle, se trompant de classe sociale, pour reprendre Ricarson Dorcé. Et la troisième chose: une obsession statutaire qui ne garde du littéraire que « l'illusion normative », une littérature qui ne pense plus son propos mais qui s'acharne à ressembler à de la littérature dont la finalité sociale est de pouvoir dire « je suis auteur », une entrée en littérature comme on entrait autrefois dans l'armée ou dans la prêtrise. Cela me peine, car tout cela est en plus favorisé par quelques prédateurs et affairistes, ou par quelque étranger en mal d'exotisme.

J'en reviens à la nécessité de la création-multiplication des instances de légitimation et de valorisation, et à celle de renouveler le discours critique. Car on n'écrit pas ici que ce « je bande » ou « fais-moi mal » et tous ne vont pas à la littérature avec pour objectif de promotion sociale. Il faut faire le tri comme partout. En France, on sait bien que Marguerite Duras, ce n'est pas la collection Harlequin, et aux USA qui mettrait William Faulkner et les romans de gare dans le même panier? Je suppose qu'ici comme ailleurs, on produit du pire et du meilleur, mais on n'aide pas le public à faire le tri.

LN- Comment va la littérature chez nous, Lyonel Trouillot, particulièrement celle d'expression créole?

LT- Je suis inquiet sur la quantité de réel qui me paraît mince. Mais il se passe aussi des choses impressionnantes. Prenons les romancières: vous Emmelie Prophète, Yanick Lahens, Kettly Mars, Évelyne Trouillot et quelques autres, quelle belle moisson. En même temps, on peut s'inquiéter pour l'après.

Quant à la littérature d'expression créole, la poésie en particulier, je pense qu'elle est actuellement la vraie zone de vitalité de la littérature haïtienne. Déjà qu'on y « poétise » moins pour ressembler à un modèle et qu'elle prend une dimension expérimentale. Et aussi, parce qu'elle élargit son univers thématique. De ce point de vue là, quelqu'un comme Inéma Jeudi (qu'on ne me fasse pas dire qu'il n'y a que lui, je ne connais pas tout) m'impressionne. Dans son je et son jeu s'expriment, comme une vérité poétique, des enjeux humains et sociaux qui interrogent le réel. Inéma a la chance d'être publié, d'autres qui écrivent des choses aussi fortes ne l'ont pas encore. Il faut travailler à mettre en valeur des talents, des propositions esthétiques nouvelles. Le prix René Philoctète de la poésie, dont j'ai l'honneur de présider le jury, est, parmi d'autres, une initiative allant dans ce sens.

LN- Certains de vos titres vont être réédités à l'occasion de la FILHA, comme (re) penser la citoyenneté, ces réimpressions et rééditions répondent-elles à des demandes?

LT- Elles répondent chez moi à un choix éthique en ce qui concerne mes livres édités à l'étranger. Les rendre disponibles ici à meilleur marché. Il me semble que le premier lecteur de l'écrivain haïtien devrait être le citoyen haïtien. Bien sûr, il y a des demandes du public. Cela faisait des années qu'on me demandait de faire rééditer « Haïti, (re)penser la citoyenneté", ou de faire éditer ici « Les enfants des héros », un roman à avoir eu une belle fortune ailleurs(traduit déjà dans deux langues), mais sans doute mon roman le moins connu ici. J'ai un peu obéi à la commande. Les voilà disponibles.

LN- Vous êtes président de l'Association des écrivains de la Caraïbe, qu'est ce que vous y faites vous comme travail et les livres haïtiens sont-ils suffisamment traduits selon vous?

LT- C'est un vaste chantier. Nous travaillons sur la mise en place de systèmes de connexion entre les écrivains de la Caraïbe et sur la traduction. Il n'est pas normal que, d'île en île, de pays à pays, de communauté à communauté, nous soyons si ignorants de ce que qui s'écrit dans le reste de l'archipel et dans la grande Caraïbe.

LN- M'appelle pas Capitaine, c'est le titre de votre nouveau roman qui sort à la rentrée 2018, qu'avez vous envie de dire à nos lecteurs à son sujet?

LT- Rien. On ne peut pas les écrire et les commenter. En tous les cas, moi, je ne peux pas. Je dirai simplement que s'y affrontent trois choses qui sont au monde: l'injustice, la violence, l'amour. Je rêve de la victoire de la dernière.

Propos recueillis par Emmelie Prophète

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