L’autophagie des classes moyennes haïtiennes

Publié le 2017-12-14 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Depuis l’éclosion de l’école des Griots et le leadership politique qui a émergé après, tant par le discours que par les actes, se faisait sentir une certaine velléité de faire surgir une classe moyenne requinquée. On dirait même, avec les Duvalier, au détriment de la bourgeoisie traditionnelle. Pourtant, au fur et à mesure que le temps s’écoule, contrairement aux discours, on constate une classe moyenne affaissée, même ruinée.

Chez nous, en cas de mauvais sort, il faut que quelqu’un porte le chapeau et qu’il y ait un bouc émissaire, un groupe ou une attitude à blâmer. Ainsi, durant les 25 dernières années, les discours fusent de toutes parts pour accuser les politiques qui, par leur action, ruinent la ou les classes moyennes. Maintenant, à observer vraiment la descente vertigineuse de cette classe et, à divers égards, l'attitude de l’État laisse croire, il n’y a pas l’ombre d’un doute, que les politiques publiques entraînent ladite classe à la déconfiture. Toutefois, les classes moyennes, en elles-mêmes,ne portent-elles pas les premiers germes de leur propre destruction ?

I .- D’abord l'attitude de l’Etat

a) Si pendant toute la deuxième moitié du XXe siècle, dans leurs discours, les dirigeants de l’État haïtien ont fait exploser toute leur haine de la bourgeoisie traditionnelle, dans la pratique et la mise en œuvre de leurs politiques publiques, ils ont plutôt renforcé ladite bourgeoisie en essayant de la désintéresser de toute forme de politique active, en échange de rentes non taxables ou d’une consolidation de ses monopoles commerciaux et industriels. Mais le tremblement de terre de 2010- en terrassant quasiment ses patrimoines mobiliers, immobiliers et rentiers, déjà dépourvus d’une couverture d’assurance - a siphonné l’espérance et l’équilibre de cette bourgeoisie, l’obligeant ainsi à se précipiter agressivement devant la scène politique. Dans sa panique de l’incertain, elle s’impatiente au point d’interrompre son jeu traditionnel de doublure pour jouer politiquement en lever de rideau dans les coulisses. Mais en prenant les devants de la scène, le cumul de maladresse et de corruption ouvre très larges les champs de manœuvres des anciennes figurines, s’activant maintenant pour de bon enfourcher la selle du pouvoir. On risque de réitérer la guerre des Pompons version revue et corrigée du XXIe siècle.

b) Durant ce demi-siècle (ante et post-Duvalier) certains éléments du lumpen prolétariat ont dû se faufiler au timon des affaires de l’État, se taillant un statut rapide qu’ils qualifient de « classe moyenne », même s’ils sont les seuls de leur fratrie à s’y hisser. Ces derniers n’auront aucune gêne à prendre toutes les issues pour ne plus se rappeler leurs origines, encore moins y retourner. Ceux des classes moyennes « réelles », se définissant par leur longévité en milieu scolaire et universitaire, vont se battre sur tous les fronts pour se tailler une place au soleil de la fonction publique ou sous le parasol de quelques fonctionnaires publics de tout bord et de tout acabit. Ainsi, autant que possible, ils vont agiter le lumpen par des discours à enrobage tantôt nationaliste, tantôt socialiste. Mais rien que pour tenir une instabilité très enrichissante pour les brasseurs qu’ils sont en jouant au « titato » dans les diverses grosses boîtes publiques.

c) Les mauvaises politiques publiques de l’État, dont sont auteurs les éléments de cette classe moyenne, grands commis de l’État, ne décapitalisent que ce conglomérat sans granulés ni ciment d’appartenance ni objectif commun. L’État sur lequel ils sont censés faire mainmise n’a aucune politique de protection de consommateurs alors qu'ils en sont les plus grands. En dépit des lois sur la séparation des entreprises caritatives d’avec celles à spéculation et profit, depuis quelque temps, au vu et au su de tous, les grandes entreprises financières, industrielles dissimulent leurs profits dans de prétendues fondations. Les commerçants de gros se confondent avec les détaillants et les pacotilleurs, évinçant ainsi même les misérables du droit de survie.

d) La formation de qualité, qui était dans le temps la carte de visite des classes moyennes, s’est vue éclipser par un pullulement de petits-démêlés écoles et universités privées sans consistance. Au grand dam des lycées et de l’université d’État qui s’enlisent dans des crises sans fin. L’Éducation nationale est bradée, balkanisée et « ONGisée ». Ainsi, les classes moyennes, par le déficit du savoir, auraient pu ressembler à la bourgeoisie commerciale, inculte, puisqu’elle a négligé le savoir au profit du négoce. Par le manque à gagner, les classes moyennes stagnent dans un marasme très voisin du lumpen. D’où cette panique générale créant la fièvre incessante du béton sur fond de revendications populaires. En réalité ce sont des spasmes d’une classe moyenne effilochée et coincée.

e) L’arrivée de la MINUSTAH et l’absence de plan de logement pour ses troupes et ses employés civils ont assené le coup de grâce à cette fragile classe moyenne. Près d’une dizaine de milliers d’individus augmentés, plus tard, par l’arrivée des expatriés des ONG internationales après le tremblement de terre, perçoivent des salaires mirobolants en dollars américains. Par leur pouvoir d’achat supérieur à celui des cadres nationaux, ils ont délogé, sans violence apparente, les derniers vestiges de cette classe moyenne. De nombreux éléments de cette classe ont été déguerpis ou contraints d’abandonner des logements décents de location pour les bidonvilles existants ou improvisés, suite au vol et au pillage des terres et biens vacants de l’État ou de particuliers. D’ailleurs, c’est comme un complot tacite des éléments de cette classe, majoritairement fonctionnaires publics et agents de l’ordre, pour se liguer à partir de leur position et de leur sort commun pour survivre ou vivre grassement au détriment de l’État.

Les résultats sont : la faillite de l’État, particulièrement de la justice, l’émigration accélérée de toutes les couches sociales, l’affaissement des institutions de contrôle et de répression, le vol et le pillage des biens de l’État, le chaos politique, la catastrophe économique et financière.

II.- Ensuite, l'attitude des éléments de la classe moyenne.-

Il faut nous mettre d’accord que tant par la définition classique des matérialistes historiques ni par la théorie de Duvalier et Lorimer Denis le concept de classe moyenne découlant des réalités haïtiennes se définit mal à force de perdre de ses attributs; et ce n’est pas sans raison que, souvent, chez nous, on en parle au pluriel.Tellement les contingences lui imposent des approches zigzaguées et stratifiées. Cependant, dans notre analyse, nous nous cantonnons à la définition liée au niveau d’étude et de carrière professionnelle. L’attitude habituelle de cette prétendue classe est imbibée de snobisme et d’arrivisme.

a) Arrivisme

Le Larousse définit l’arrivisme comme l’ambition de réussir à tout prix. Les discours et attitudes politiques des éléments de cette classe sont inconstants. Ils se définissent tantôt comme citoyens du monde, tantôt comme nationalistes. La réalité, est qu'ils s’organisent en « suivistes », parasites et « roulibeurs » de n’importe quelle vague politique qui amène aux affaires. La construction de leurs foyers ou des relations sociales sont en fonction des opportunités et de leur chance de sortir du lot. S’appauvrissant encore plus, et moins lentement, en sautant de lit en lit par des mariages d’intérêts. Leur plus grand échec c’est l’éducation de leurs enfants. Certes, ils les font fréquenter les meilleures écoles, super chères et de bonnes universités étrangères, mais par leur absence ou leur motivation à uniquement rivaliser ou protéger leurs arrières (donner une autre prétendue chance à leur progéniture) ou chercher la proximité avec la classe dite « des nantis », au final, ils se ruinent par des actions à investissements quasi nuls. En effet, souvent, les enfants, en dehors de tout contrôle parental, majoritairement n’apprennent que les mauvaises mœurs et habitudes pour leur retomber plus tard sur les bras, sans diplôme ou avec des compétences douteuses, et dans certains cas, addictés à tous les vices, des fois malades, imposant ainsi des dépenses médicales ou de réhabilitation catastrophiques à des parents déjà en situation d’inactivité professionnelle et endettés de surcroît .

b) Snobisme

La richesse en Haïti a une couleur, elle a le teint clair. Donc, nombre d’entre nous appartenant à cette classe moyenne, investissent gros pour blanchir la race. « Investir », c’est une façon de dire, puisque c’est de l’argent injecté, sans retour sur investissement, dans des cercles mondains, dans des choix de vie de déclassés, dans des relations interraciales sans grand lendemain, mais pour paraître proches des possédants.La réussite pour les éléments de la classe moyenne c’est de se construire une forteresse urbaine, se doter de tous les gadgets électroniques, avoir une ou plusieurs voitures de luxe. En plus, la forteresse qu’ils se sont construite est souvent délaissée pour une résidence étrangère, dix fois plus modeste. Et même lorsqu’ils y restent, ce mastodonte en béton devient un éléphant blanc, en mal constant de maintenance, en rupture de paiement fiscal et dont ils ne peuvent même plus se débarrasser, encore moins après le tremblement de terre de janvier 2010.

Cette génération, issue des classes moyennes post-Duvalier, est tombée dans le piège du paraître, du snober, du procrastiner, du suroccuper, du lambiner... Avec le reste du pays, certes, elle est victime de la vitesse du temps et des évènements, elle est tout aussi traumatisée par trop de chocs successifs et catastrophiques, qu’ils soient politiques (coups d’État à répétition, embargo) , économiques (faillite des coopératives), financiers (évasion massive de capitaux, faillite des banques dominicaines et américaines avec les capitaux haïtiens), sociaux (déplacement de population, choléra) et naturels (les grandes inondations, le séisme de janvier 2010).

Mais, il faut faire le deuil de nos malheurs et prendre conscience que les classes moyennes haïtiennes, si elles ne sont pas elles-mêmes les vers rongeurs de cette société, sont porteuses des germes qui la détruissent. Après les deux grandes guerres, que ce soit en Europe occidentale ou en Amérique du Nord, ce sont les classes moyennes qui s’étaient montrées à la hauteur des défis et ont permis à ces peuples d’après-guerre d’atteindre ce niveau de développement qu’ils connaissent maintenant. Alors, à nous de stopper la vague de nos décisions irrationnelles, la surconsommation du superflu, la squaterisation des espaces publics, la gestion irrationnelle des pouvoirs de l’État. Cette descente aux enfers n’est pas inévitable si on reconstitue des espaces de parole, d’échanges, en dehors de tout canevas du Blanc ou du one man show. Bannissons notre oisiveté, notre m’as-tu-vu, nos complexes et nos bluffs, transformons la fonction publique en de véritables services basés sur les résultats de la qualité de l’hygiène, de l’éducation, de l’ordre et de justice! La victoire n’est pas à ceux qui luttent ; mais à ceux qui s’accrochent à l’objectif de leur lutte. L’objectif de la classe ou des classes moyennes aujourd’hui est d’être la locomotive du changement et du développement d’Haïti.

Daniel JEAN

11/11/2017

Daniel_jean50@yahoo.fr

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