Haïti ou l’exploitation d’une classe : le danger imminent

Publié le 2017-12-20 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Aujourd’hui, les crises politiques qui sévissent sevèrement dans le pays témoignent d’un grand malaise dans son organisation sociale et économique. En effet, après plus de deux cents ans d’indépendance,la première république noire du monde n’arrive pas jusqu’à aujourd'hui à s'assigner une feuille de route dans l’application de ses actes politiques vers la création d’une société à tous ; c’est-à-dire née pour le profit et le bien-être des dix millions neuf cent onze mille huit cent dix-neuf habitants (10 911 819 ) répartis à travers les dix départements. Aux dernières statistiques, Haïti est à la 161e place en développement humain, selon le dernier rapport en Indice de développement humain (IDH) publié en mars 2017 par le Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD). Si cette position non encourageante ne surprend personne,cependant elle n’est pas non plus un fait tombé du ciel, quand on se rend compte de la politique du chaos en application en Haïti depuis la nuit des temps. À observer le tableau lamentable de notre réalité sociale, plus d’un se questionne sur notre destinée de peuple et voit difficilement notre sortie de crise dans un environnement de luttes fratricides qui a toujours malheureusement caractérisé notre parcours historique.

Le contexte de notre point de départ en tant qu'État «libre et indépendant» donc une référence importante dans la compréhension de nos problèmes. En 1803, quand Pétion, représentant de la classe des bâtards, c’est-à-dire fils naturels de colons propriétaires blancs et de négresses esclaves, rejoignit Dessalines et consorts (tous anciens esclaves, victimes du statu quo régi par le Code noir) pour la conclusion d’une certaine forme d’alliance dictée par les circonstances, cela n’avait aucun fondement d’affinité sociale de l’une des classes avec l’autre en présence.

Il faut se rappeler qu’en date du 30 août 1791, lors d’une bataille sanglante entre gens de couleur et planteurs blancs à Trou-Caïman dans le cadre de leur lutte pour l'égalité des droits civiques et politiques avec les Blancs, les affranchis mulâtres ont eu la victoire aux dépens des blancs grâce à l’aide apportée par des esclaves à qui ils avaient fait appel, d’où le concordat de Damien qui consacra finalement l’égalité blancs/mulâtres, ne fut-ce que provisoirement. Dans la foulée, il faut noter que le massacre des noirs esclaves qui étaient venus en renfort aux mulâtres fut l’une des conditions au respect de l’accord signé. Quand Pétion a été informé par l’entremise de sa maîtresse Pauline Bonaparte, sœur du premier consul Napoléon Bonaparte, du plan du consulat de rétablir le statu quo, mais sans les hommes de couleur, il a vite compris qu’une coalition de forces avec les nouveaux libres était alors nécessaire. En fait, cette équation était valable pour les deux groupes sociaux. Car, isolés, ils seraient tous broyés par le nouvel ordre napoléonien, mais ensemble ils étaient forts pour faire échec à l’expédition Leclerc. Ainsi, deux groupe sociaux aux statuts sociaux et intérêts économiques divergents, voire opposés à l’origine (mulâtres, anciens propriétaires de terres et d’esclaves, et anciens esclaves pour la plupart venus d’Afrique à la faveur du commerce du bois ébène) ont joint leurs forces pour vaincre un ennemi commun; voilà le fondement d’Haïti en 1804. Cependant, le spectre du mal une fois maîtrisé et anéanti, chacun a retrouvé son rang et noue des rapports adversaire –ennemi l’un avec l’autre autour du partage des dépouilles laissées par les colons blancs esclavagistes; voilà la source de nos maux depuis.

Dans ses réflexions dans «Le pays en dehors», Gérard Barthélemy, anthropologue français spécialiste d’Haïti, a fait remarquer que la geste du 1804 était beaucoup plus née du refus d’un système de la part des acteurs plutôt que d'être l’expression d’une certaine forme de valeur à vocation nationaliste. Comme de fait, après l’indépendance, la grande masse fut refoulée dans les mornes et assujettie au carporalisme agraire, tandis qu’au sommet, deux hégémonies (noire et mulâtre) se disputaient richesses et pouvoirs. Ainsi, nous sommes sortis du schéma social maître /esclave pour initier une société de minorité de familles riches avec à côté une entité sociale émergente qu’on appelle classe moyenne servant généralement de paravent aux interêts des riches et de cheval de Troie à des secteurs mafieux de la communauté internationale face à une majorité écrasante de pauvres. Selon le journaliste suisse, Arnaud Robert du journal francais Le Monde, dans un article intitulé “Les nantis d’Haïti” publié en janvier 2012, seulement 3% de familles riches gèrent 80% de l’économie d’Haïti. Au clair, celles-ci fondent en réalité leur économie sur l’importation, ce sont des grossistes importateurs. Dans de telles circonstances, elles ne participent pas à l’économie nationale ou au développement du pays. Voici une description du profil de ceux qu’on appelle bourgeois en Haïti faite par le journaliste suscité dans le même journal:”Parce qu’ils ont soutenu les dictatures, parce qu’ils ont peu investi dans l’économie locale, parce que certains sont les rois de la sous-traitance à bas pris…,les riches haïtiens ont mauvaise réputation”.

Aujourd’hui, les clivages sociaux entre nantis et pauvres ont pris une dimension de conflit quasi frontal. Je me rappelle ce slogan “Desalin pral kay Petyon “(Dessalines ira chez Pétion) brandi par des membres de l’opposition lors des manifestions successives entre 2014 et 2015 contre le pouvoir d’alors. L’utilisation de ce slogan était intervenue à un moment où le pouvoir d’alors était apparemement dominé par des gens à la peau claire, identifiés pour des riches. Aujourd’hui encore, les spéculations sur l’implication de ce groupe de riches dans le pouvoir actuel à partir de ses financements importants justifient en grande partie les mouvements de vives tensions qui se définissent dans les rapports sociaux. Selon l’ecrivain haïtien Etzer Charles, dans son livre ”Le pouvoir politique en Haïti de 1957 à nos jours“ paru chez l’éditeur Karthala, la bourgeoisie haïtienne, ne constituant pas une force politique de classe sur le terrain des pratiques sociales, agit toujours en jongleur derrière le rideau politique. Ainsi, ils ont toujours pignon sur rue dans les différents pôles stratégiques économiques et commerciaux du pays en sorte que tout soit par et pour eux seuls. De son côté, l’économiste haïtien Camille Charlmers, cité dans le journal plus haut mentionné, pense que cette situation de conflits entre les riches et les pauvres remonte à 1804, date de la création de l’État haïtien. D’après ses propos,”…à cette époque, la seule solution pour la classe dominante aurait été de reproduire le modèle de la plantation. Mais sans esclave, c’était impossible. Alors, ils ont fondé une caste au service des intérêts étrangers, en délaissant le milieu paysan”.Le cri de Dessalines :« Et les Noirs dont les pères sont en Afrique, n’auront-ils rien»? traduit à la formation même d’Haïti la tendance économique dominante de ceux-là qui avaient toujours été proprietaires et qui allaient constituer au cours de l’histoire l’élite économique d’Haïti agrémentée d’éléments hétéroclites formés de Libanais, de Syriens,de Juifs, de Francais. A l’égal des anciens colons francais à l’esprit exploiteur qui faisaient de la colonie un espace de commerce pour ensuite retrouver leur luxe parisien, ce petit groupe d’importateurs n’a aucun attachement à ce coin de terre qu’ils considèrent comme leur chasse gardée juste pour agrandir leurs chiffres d’affaires. En janvier 2010, lors du séisme qui avait décimé une bonne partie de la population urbaine, la plupart des membres de la bourgeoisie haïtienne ont tout simplement quitté le pays ou envoyé leurs familles à l’étranger, laissant ainsi le gros peuple gésir sous les décombres.

La cohabitation malsaine, opulence d’une minorité et misère d’une majorité, est le noeu gordien de nos profonds conflits sociaux qui se traduisent à travers nos tensions et crises politiques aujourd’hui. Dans ses réflexions sur son concept cher du noirisme, l’ancien président Dr Francois Duvalier a privilegié la thèse de lutte de couleur ou lutte de classes en Haïti pour interpréter les crises politiques et sociales, il n’en demeure pas moins vrai que la question de couleur ou de classe en Haïti n’est au fond depuis l’histoire qu’une question économique. L’histoire politique en Haïti (aussi vrai pour le monde) depuis 1804 à nos jours a toujours été l’histoire d’une lutte économique, c’est -à- dire lutte entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas. Cette lutte a pris de plus en plus une dimension inquétante par rapport à l’aversion que chacune des classes voue l’une pour l’autre.

Si d’une façon générale nous sommes tous Haïtiens, cependant il est évident que nous sommes plusieurs peuples dans un même pays en raison de nos interêts et besoins différents, voire opposés. En d’autres termes, nous ne formons pas une Nation, selon les réflexions de Sténio Vincent dégagées dans son ouvrage “En posant les jalons”.Selon l’ancien président d’Haïti, le concept nation se définit à partir d’un vouloir-vivre collectif entre les differents éléments d’une communauté; ce qui est loin de se retrouver dans nos comportements de peuple. Car le lien social qui devait nous rassembler autour d’un même et seul pays à tous et nous permettre de vivre en frères et soeurs d’une seule et même terre s’émousse de plus en plus, et nous devenons de plus en plus étrangers les uns à l’egard des autres. Citant le sociologue francais Serge Paugam, Alain Gilles, sociologue haïtien, définit, dans son livre “Lien Social, conflit et violence en Haïti”, le lien social comme suit: ”Le lien social, écrit Serge Paugam (2008:6), quelles que soient les époques, a pour fonction d’unir les individus et groupes sociaux et de leur garantir par des règles communément partagées, une coexistence pacifique”.Selon l’auteur du même ouvrage:”Si les liens sociaux sont lâchés et se dissolvent dans la dureté du quotidien, les rapports sociaux sont tendus et les conflits deviennent récurrents au sein des familles, au sein des quartiers, entre les quartiers et tendent à se gérer par la violence”.

Dans son ouvrage intitulé “Trente ans de mauvaise gouvernance”,Lemoine Bonneau, écrivain, jounaliste haïtien, nous invite à découvrir à travers l’accession de l’ancien prêtre Jean-Bertrand Aristide le 7 février 1991 l’expression forte du sentiment d’une certaine victoire d’une classe sociale par rapport à un secteur social. Selon le rédacteur du journal Le Nouvelliste, le phenomène Aristide en 1991 avait tout ce qu’il y a d’émotion pour un peuple en quête d’espoir et de changement, cependant cet état d’âme n’a pas laissé entrevoir malheureusement la mise en oeuvre d’un projet de société conçu et planifié en perspective d’un changemement réel du statu quo socioéconomique. Le slogan d’alors cher au prêtre président (Justice, Transparence, Participation) témoignait de l’état d’esprit de ce groupe social se sentant victime d’une mauvaise répartition des biens et richesses du pays.

Voici un extrait d’un discours fièvre prononcé en créole par le président Aristide sur le parvis du palais national devant une foule en liesse le 27 septembre 1991:

“Frèm ,Sèm ki gen lajan nan peyi Dayiti ,nan non pèp aysyen,tout jèn sa yo ki nan chomaj, ki pa p travay, ki grangou, yo bliye si yo grangou tèlman yo vle chanje peyi a, yo bliye si yo nan chomaj tèlman yo swaf pou wè chanjman sa rive. si tout moun ki gen lajan nan peyi a e ki kontan lè yo wè fyète ap miltipliye pa de ta fè jefo yo konn fè multipliye pa 2 pou yo mete de fwa plis travay nan peyi a, ala bèl sa ta bèl, ala bèl sa ta bèl!

Ou menm sè m, frè m ki fèt nan laboujwazi an Ayiti ki pa ta renmen wè laboujwazi ap goumen ak lepèp e lepèp ki pa ta renmen goumen ak laboujwazi ,men ki konnen fòk laboujwazi a konfome l selon règ jwèt demokrasi a, jodi a nan non pèp sa a mwen vin di w ou menm ki gen kòb, ou menm ki pa ta renmen al viv andeyò peyi Dayiti, ou menm ki ta renmen viv nan peyi a, lè w mouri ou pa prale ak lajan yo (applaudissements).

Tout peyi bezwen pitit li ki gen lajan. Lè m soti Ozetazini ou wè kijan yo envesti lajan, sa vle di yo mete lajan deyò pou yo fè kichoy, menmsi nan peyi Ozetazini an se pa tout moun ki jwenn tout sa yo gen bezwen pou manje, pou yo travay, pou yo viv, men mezanmi yo pa genyen tout mizè ke n gen lakay nou yo…”

Trois jours plus tard, soit le 30 septembre 1991, le président fut terrassé par un coup d’État militaire sanglant charriant de lourdes conséquences sur le pays. Et l’espoir d’un changement rêvé est parti en éclats, et la lutte a continué jusqu’à un deuxième épisode du genre avec pratiquement les mêmes acteurs le 29 février 2004. Pour ce denier cas, il faut considérer sa gravité en raison du fait qu’on a raté l’occasion de célébrer le bicentenaire dans la paix et l’unité et reconstruire ainsi l’égrégore du pays dans l’amour fraternel des frères et soeurs habitant un seul et même pays. Et le gros peuple continue à être berné, à servir de cobaye politique pour crier vive ou à bas sur le pavé au prix de mille gourdes par tête, à l’instar de nos pauvres étudiants manipulés en 2003 et dans les années suivantes.

Comme par tradition,les 1er et 2 janvier prochain, on va encore entendre les discours officiels qui vont continuer à nous saouler et offenser à la fois nos aïeux. Ils vont parler comme à l’ordinaire des lieux communs comme Justice ,lutte contre la corruption,justice sociale, jeunesse et blablabla, et pour se donner bonne conscience, nos chefs qui sont, à exception près, des valets misérables à la solde d’une élite économique égocentrique, continueront à appliquer leur politique de l’autruche face à la misère d’un peuple, au désespoir de la jeunesse qui s’envole par millier chaque mois vers Chili. Mais la vérité que l’on ne peut pas occulter, c’est qu’il n’y a pas de gloire ni de fierté à tirer quand on dirige un pays de 85% de pauvres avec une jeunesse au chômage, frustrée, desenchantée;il n’y a pas de satisfescit à se donner qu’on est appelé bourgeois, c’est-à -dire riche en Haïti, quand on ne peut même pas construire un dispensaire dans une localité tandis qu’on vole vers la Floride pour se faire soigner et même promouvoir des service de soins de centres hospitaliers étrangers; il n’ y a pas de modèle de succès à vendre ou à promouvoir auprès de jeunes entrepreneurs ou universitaires lorsqu’on est appelé riche et que l’on ne contribue pas à la croissance économique de son pays parce que la contrebande, l’importation et toutes sortes de combines politiques mafieuses sont la base de sa richesse (l’affaire Brandt n’est que l’arbre qui cache la forêt).

Au final, je rappelle aux artisans de la misère du peuple et des malheurs d’Haïti que leur confort est provisoire et fragile, leur pouvoir limité. Car priver un peuple du droit de vivre,une jeunesse du droit de rêver, un pays du droit au développement est une braise qu’on alimente, une mine qu’on place à l’entrée de sa porte. Et ce n’est pas Dany Laferrière qui dira le contraire quand il déclare:« L’élite haïtienne est comme un voyageur en première classe qui ne se soucie pas de la présence d’une bombe en classe économique .L’histoire l’a déjà demontré, l’exploitation n’a jamais affaibli les peuples. En réalité, quand la misère devient plus misérable, l’oppression plus oppressive, la révolution devient possible.

Me Jodel Coupet,av.

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