PetroCaribe, la presse complice ?

Publié le 2017-12-01 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Par Hérold Jean-François

Universellement, la presse et les médias ont un rôle d'avant-garde qu'ils partagent avec les intellectuels et les élites d'une nation. Ils sont les chiens de garde qui surveillent les dérives pour attirer l'attention de la société sur les choix et les orientations. Les médias doivent être intraitables quant au respect des valeurs cardinales, l'application et le respect des lois dans une société plutôt vertueuse ou tendant à la défense des principes, loin de la corruption et de ses tenants.

Dans le dossier du rapport sur l'utilisation des fonds du programme PetroCaribe, les médias haïtiens semblent, de façon consciente ou inconsciente, avoir baissé la garde pour laisser ceux qui sont accusés d'avoir détourné les fonds détourner cette fois-ci le débat vers des lieux qui évacuent le vrai problème, la vraie question, pour l'amener sur le terrain de la persécution politique...

Les accusés ce sont désormais les «professeurs» avec leur plume rouge pour trouver tous les défauts au rapport dont on convient de l'imperfection tout autant de la pertinence. Désormais, il revient aux instances compétentes et à la justice de faire le suivi et offrir à chacune et à chacun la vraie tribune pour élucider la proportion du détournement et de la gabegie des successives administrations qui ont utilisé ces ressources.

La presse ne rend pas service à la nation quand elle veut se substituer et quand elle se substitue de fait aux tribunaux et à la justice de notre pays. La presse n'est pas le lieu indiqué pour ce débat qui doit être fait avec la dernière perspicacité, la dernière rigueur. Une entrevue dans les médias peut créer un écran de fumée toxique, mais ne lavera qui que ce soit.

Les journalistes ne sauraient traiter, avec toute l'objectivité, le tact et la sévérité requises, ce dossier dont la technicité requiert un savoir-faire professionnel pour poser à leurs invités toutes les questions possibles sans complaisance et faire luire en même temps la vérité. À l'écoute de ces émissions, nous n'avons pas la pleine conviction que ceux qui obtiennent d'être invités sont interrogés avec tout le professionnalisme que requiert ce genre de dossier pour que le public ne reste pas sur sa soif. Ce qu'on a entendu jusqu'ici relève plus d'opération de charme et de relation publique, pour discréditer le travail de la commission sénatoriale quelque partiale ou juste que soit son travail.

La presse, les médias ne rendent pas service à la construction démocratique quand, au lieu d'avoir un procès en bonne et due forme, à tout moment on entend un ancien dirigeant de l'État se décharger de toute responsabilité dans le maniement inadéquat des fonds du programme PetroCaribe. Seul un tribunal compétent avec des juges pétris de leur métier peuvent aider les personnes épinglées dans le rapport à laver leur honneur. Elles peuvent occuper l'antenne des médias à toutes les heures, remplir les salles de conférence avec leurs fanatiques ou des comparses payés pour venir applaudir, qu'ils ne feront pas tourner le vent contraire. La présomption est là, elle est forte. L'argent du PetroCaribe, à l'évidence, ne peut pas avoir été bien dépensé. Plus probablement, il a enrichi les comptes personnels de certains de nos dirigeants et leurs proches... PetroCaribe, un véritable cheval de Troie, pour donner l'impression d'actions en faveur du pays, de certaines couches démunies, mais en fait, pour se servir, à couvert, abondamment dans l'argent que des générations de citoyennes et de citoyens commencent à rembourser et devront continuer à rembourser pendant longtemps au Venezuela.

Un ministre, un Premier ministre, un comptable des deniers publics est astreint à la reddition de comptes. Les journalistes ne doivent pas se faire complices d'aucun ancien responsable de l'État pour lui permettre d'évacuer l'aspect de la reddition de comptes qui fait partie du paquet d'avantages et inconvénients que comporte la fonction publique. L'État ce n'est pas seulement les avantages du pouvoir, sa jouissance et celle de l'autorité avec les rémunérations, les per diem, les escortes de véhicules à sirène au service des dignitaires de l'État, des citoyens qui, au lieu d'être les modèles, se croient de préférence supérieurs aux autres dont ils bousillent les voitures quand ils refusent de subir les encombrements de la circulation. Le poste de ministre, de Premier ministre, de grand commis de l'État implique, avec la jouissance du pouvoir et de l'autorité, la reddition de comptes sur la manière dont l'argent soumis à sa gestion a été dépensé, mobilisé sur des projets dont la finalité était d'apporter le changement aux conditions de vie de la population ou de la valeur ajoutée au pays en constant progrès.

La presse, les médias haïtiens doivent faire attention pour que le pays ne les regarde pas avec le même œil critique que nous regardons les sénateurs de la République associés aux corrompus, «sitirè» encourageant la corruption et qui refusent de tenir la séance de validation ou non du rapport de la Commission sénatoriale d'investigation sur l'usage des fonds du PetroCaribe.

Les médias et la presse devraient au contraire encourager les instances compétentes à se saisir du rapport, ne serait-ce que de son esprit, pour mener une investigation profonde pour savoir où est passé l'argent du PetroCaribe.

Pendant qu'aux Gonaïves il n'y a pas de camions de pompiers pour éteindre les incendies, ou qu'à Jérémie, à la cinquième section communale de Fond-Rouge, les enfants reçoivent les cours assis sur des pierres en guise de chaises et de mobilier, ou qu'à Port-au-Prince, le SMCRS crie à la faillite par manque de camions et d'équipements pour ramasser les fatras et nettoyer les rues, ceux qui sont les présumés dilapidateurs des fonds se pavanent dans les médias avec morgue et arrogance, alors qu'ils auraient dû garder un profil bas, en se préparant à se défendre devant les instances judiciaires compétentes.

La moralisation de la vie publique en Haïti passe par la poursuite des administrateurs de l'État coupables de mauvaise gestion. Si nous sommes incapables de faire ce minimum, ceux qui, sans sourciller, prennent aujourd'hui d'assaut les médias avec l'indulgence de leur direction et la dernière complaisance de journalistes vedettes, qui intoxiquent l'opinion publique avec leur seul point de vue, reviendront au sommet de l'État parachever leur œuvre de dilapidation des maigres ressources de la nation alors que la gêne et le désespoir conduisent nos jeunes et tous les désespérés sur les mers et sur les frontières de tout pays considéré comme l'eldorado pour fuir l'enfer d'Haïti.

La nation doit demander des comptes à ses dirigeants de la manière la plus démocratique qui soit en faisant les institutions préposées jouer leur rôle, en rupture avec une longue tradition de déchouquage. La presse doit être la réserve morale qui doit œuvrer à ce que notre pays n'ait aucun regard complaisant envers ceux-là qui ont généré plus de souffrances et de misères en détournant les ressources destinées aux projets qui devraient faire le progrès et le changement après plus de deux siècles d'une longue et patiente attente.

Ce texte a été diffusé le vendredi 1er décembre 2017 à l'émission Questions/Réponses, sur Radio IBO, 98.5 FM stéréo.

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