Se dirige-t-on vers la dédollarisation de l’économie haïtienne?

Publié le 2017-12-05 | Le Nouvelliste

Economie -

Dans une circulaire datée du 11 août 2017 (Réf. : Circulaire 101-3), la Banque de la République d’Haïti (BRH) ou banque centrale a fait injonction aux banques commerciales et sociétés de carte de crédit à régler exclusivement en gourdes, à partir du 1er décembre 2017, toute opération effectuée par un client avec une carte de crédit émise en Haïti, quel que soit l’endroit où la transaction a eu lieu. Est-ce le début d’un processus visant à dédollariser l’économie haïtienne ?

Depuis plus d’une décennie, d’éminents économistes ont préconisé la dollarisation pour quasiment tous les pays en développement (PED) et même pour certains pays industrialisés, aux prises avec des crises économiques. On parle de dollarisation de l’économie d’un pays quand sa monnaie nationale n'exerce plus les fonctions monétaires de réserve de valeur, d'unité de compte et d'intermédiaire d’échanges. Ces fonctions sont donc exercées par une devise étrangère, en général le dollar américain, qui se substitue à la monnaie nationale. Certains parlent d’euroïsation dans le cas de l’adoption de l’euro en tant que monnaie ayant cours légal. Par ailleurs, la dollarisation peut prendre diverses formes correspondant aux trois fonctions de la monnaie : a) la dollarisation des paiements dans laquelle le dollar est utilisé essentiellement comme moyen de paiement ; b) la dollarisation financière où les résidents détiennent des actifs financiers en dollars ; c) la dollarisation réelle où les prix et/ou salaires intérieurs sont fixés en dollars.

Dépendamment de l’application intégrale ou partielle des trois fonctions de la monnaie, on parle de dollarisation totale ou officielle et dollarisation partielle ou de fait. Dans la dollarisation totale ou officielle, une monnaie étrangère est adoptée par un pays comme monnaie légale principale ou exclusive. À ce titre, l’Equateur est le premier pays à avoir fait la dollarisation totale, c’est-à-dire l’adoption du dollar des Etats-Unis en tant que monnaie ayant cours légal sur son territoire. Tandis que dans une dollarisation partielle ou de fait, un pays garde sa monnaie nationale en circulation, mais permet aussi d'effectuer librement des paiements et des transactions avec la monnaie étrangère. En d’autres termes, il y a deux monnaies en circulation dans ce pays. Le cas le plus patent est la République d’Haïti, où il existe la gourde comme monnaie nationale reconnue par la Constitution de 1987 et qui est utilisée par la quasi-totalité de la population, et le dollar américain qui joue un rôle de substitution de monnaie et des actifs dans le but de se prémunir contre la dépréciation de la gourde.

Le début du cours du dollar américain en Haïti remonte au temps de la première occupation américaine en 1915. En effet, en 1919, soit environ trente ans avant la mise en place du système de Bretton-Woods, dans le but de stabiliser la monnaie nationale qui se dépréciait à un rythme accéléré, les gouvernements américain et haïtien ont signé un accord relatif à un système de parité fixe. Ce système de parité fixe prévoyait de maintenir un taux de change fixe de la gourde par rapport au dollar, au taux de cinq gourdes pour un dollar américain, sur une longue période. Et de fait, ce système va être maintenu jusqu’en 1989, en dépit des chocs endogènes et exogènes qui ont affecté l’économie haïtienne au cours des décennies 1970 et 1980. (Ce temps révolu reste gravé dans le subconscient des Haïtiens au point qu’on a toujours tendance à parler d’un certain dollar haïtien fictif). Alors que depuis 1973 les pays industrialisés ont abandonné le régime de taux de change fixe, suite à la décision du président des Etats-Unis d’Amérique Monsieur Richard Nixon de décréter le 15 août 1971 l’inconvertibilité du dollar, c’est-à-dire le non-remboursement en or des dollars situés en dehors des Etats-Unis d’Amérique (Bernier et Simon, 2009).

Depuis l’abandon officiel du régime de taux de change fixe, la monnaie nationale n’a cessé de se déprécier. De 1989 à 2015, la gourde a perdu 940% de sa valeur des années 80. Pour se protéger de la dépréciation continue de la gourde, les agents économiques préfèrent garder une proportion importante de leurs actifs dans une monnaie forte qui ne se déprécie pas, en particulier le dollar américain. Actuellement, le pourcentage de dépôts en dollar est quasiment égal au pourcentage de dépôts en gourde, donc c’est la dollarisation partielle ou de fait de l’économie. Selon Fisher et al. (2013), lorsqu’il y a une forte dollarisation de l’économie d’un Etat, les prix intérieurs, principalement ceux des produits importés, sont déterminés par le taux de change. Ainsi, chaque fois qu’il y a une volatilité du taux de change de la gourde par rapport au dollar, on constate une hausse du niveau général des prix ou encore du taux d’inflation dans l’économie haïtienne. Bien entendu, le taux de change n’est pas le seul facteur qui influence le taux d’inflation, mais il joue un rôle essentiel dans la détermination des prix. Par exemple, en 2014, pour un taux de change de 45.60 gourdes pour un dollar, le taux d’inflation a été de 5.30%. Tandis qu’en 2015, pour un taux de change de 52.10 gourdes pour un dollar, le taux d’inflation a été de 11.5%. Il paraît évident que toute dépréciation de la gourde est traduite par une hausse du niveau général des prix; ce qui entraîne une diminution du pouvoir d’achat des ménages à faible revenu, en d’autres termes, une augmentation du coût de la vie. Or, la mission fondamentale de la Banque de la République d’Haïti (BRH) est de maintenir la valeur interne et externe de la monnaie nationale. Cette mission est déclinée à travers un objectif principal : maintenir la stabilité des prix, en d’autres termes, lutter contre l’inflation.

Pendant ces trois dernières années, la banque centrale, tant bien que mal, a essayé de stabiliser le taux de change et contrôler l’inflation. Car, dès 2015 un taux d’inflation à deux chiffres s’est installé dans l’économie. Après avoir utilisé tous les instruments traditionnels de politique monétaire dont elle dispose, la banque centrale, par la circulaire 101-3, entend s’attaquer à un phénomène important qui s’est enraciné dans l’économie depuis des décennies : la dollarisation. Vouloir dédollariser l’économie est une bonne chose. Mais, cela risquerait de provoquer une crise sans précédent si la BRH voudrait aller loin dans le processus de dédollarisation, car elle aura à prendre des décisions draconiennes. Par exemple, il faudrait exiger la conversion des dépôts en dollar américain en gourde. De même, il faudrait exiger que toutes les transactions, à l’intérieur du territoire, quelle que soit leur nature, se fassent dans la monnaie nationale, comme cela se fait partout ailleurs. Toutes ces mesures auraient pour but de réduire les pressions exercées sur le taux de change.

En dépit de tout, ce n’est pas la dollarisation de l’économie l'inconvénient, mais c’est surtout les problèmes d’ordre structurel, comme la faiblesse de la production, l’incertitude, la stabilité politique, les catastrophes naturelles, la croissance démographique non contrôlée, la faiblesse de l’investissement, l’obsolescence de la législation, le déficit de la balance commerciale, le financement du déficit budgétaire par la BRH, la faiblesse des réserves internationales, pour ne citer que ceux-là.

Junior Armel Bélizaire, Economiste

jbelizaire2001@gmail.com

Bibliographie :

« Vers une politique monétaire plus efficace : Le cas de la République démocratique du Congo », FISHER F. et al., IMF, Octobre 2013.

« Initiation à la macroéconomie », BERNARD B. et SIMON Y., Dunod, Paris, 2007, 9e édition.

« Impact de la dollarisation sur les activités économiques », www.cairn.info/revue-congolaise-de-gestion-2013-1-page-171.htm

www.melchior.fr/notion/la-dollarisation

www.brh.net

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