Jovenel Moïse, attention aux illusions en béton armé

Publié le 2017-11-28 | Le Nouvelliste

Editorial -

Sans exorciser les démons de son histoire tumultueuse ponctuée de coups d'État sanglants, d'épisodes de répressions féroces et de compagnonnages intéressés avec des politiques sournois et des opérateurs de cartels économiques, les Fad'H sont de retour. Le président Jovenel Moïse, investi de l'autorité constitutionnelle, a replacé l'armée sur l'échiquier. Le président a fait l'économie d'un vrai débat national pour vider les appréhensions et, le plus important, proposer un nouvel ADN à l'armée.

Le chef de l'État, par pragmatisme et opportunisme politique, a joué sur le temps et la difficulté à transmettre aux nouvelles générations la mémoire, la grande part d'ombre de l'héritage de cette institution qui, comme les douanes, depuis le XIXe siècle, constitue le socle sur lequel repose notre échec à construire un État viable, une vraie république. Le régime des rentes, l'exclusion planifiée sur le long terme des masses paysannes non éduquées, dépossédées, écartées du processus de définition et de la mise en place de politiques nationales bénéfiques pour tous doivent, en partie, leur longue vie à ce montage institutionnel pour le moins antinational. La question du retour de l'armée pour renforcer l'État bancal ne peut pas se poser ainsi parce qu'elle a, jusqu'en 1994, servi un ordre ayant participé à la "délégitimation" de l'État auprès de la population. Au service des élites, les Fad'H ont participé au désastre social, en construction depuis longtemps.

L'exode, la pauvreté, la violence, la criminalité, entre autres, sont des manifestations de ce désastre accentué par la déliquescence du reste d'État et de cet ordre post-1806. Cela dit, même si des responsables politiques d'aujourd'hui prennent la tangente en mettant en avant des attributions qui, au premier chef, n'ont rien à voir avec la mission d'une armée, il faut impérativement poser la question de la "refondation" de l'État. Plus qu'avant, il faut mettre en garde les théoriciens estimant que tout dans ce pays peut se régler à coups de fusil. L'ordre, dans leur subconscient, semble bien être une antichambre de la dictature dont les sentiers, éclairés par l'histoire, seront clairement visibles au fil du temps. Les accumulations de mauvais choix politiques et économiques avant 1986, après 1986 et après 2004 ont attisé les clivages.

La disponibilité d'armes n'a jamais été aussi importante sur le territoire. Par rapport à cette nouvelle donne, il serait illusoire de croire que les Fad'H pourront servir de bouclier, d'instrument pour contenir le désastre social, fournir encore quelques belles années au régime des rentes. Ce temps est révolu. Il faut faire attention aux illusions en béton armé. Par rapport à cette évidence, la refondation de l'État, le changement des rapports entre les classes deviennent quelque part un enjeu de "sécurité nationale". Le président Jovenel Moïse et quelques sorciers assis au coin d'une table ne peuvent pas conduire tout seuls et réussir ce chantier censé mettre à plat nos bêtises pour créer en partie sur l'existant, le cadre dans lequel doivent s'inscrire nos rapports.

La sécurité nationale n'est plus simplement une question de fusil. Elle est l'émanation de la vision d'un pays pour son avenir. De manière classique, que pourrait faire l'armée si un vrai haut conseil de la sécurité nationale composé d'hommes en armes, de scientifiques, de chercheurs de toutes les disciplines ne définit pas les actions et le renforcement d'autres institutions ? La politique du fait accompli du chef de l'État par rapport à l'armée peut provoquer quelques regrets. Surtout de la part de ceux qui, légitimement, voulaient être entendus, voulaient que l'on donne de la hauteur à l'exercice en guise d'exercice militaire, de parade. Encore une fois, comme en 1994, c'est de manière clivante que l'on croit résoudre des problèmes dont la complexité peut échapper aux nostalgiques, aux politiques qui voient peut-être en cette armée en construction un allié pour servir leur projet politique. Cette façon de faire a brisé beaucoup de rêves. Elle peut encore briser les rêves de servir ou hypothéquer le besoin légitime d'un jeune Haïtien ou d'une jeune Haïtienne de trouver un emploi. Qui, en uniforme, ne serait pas fier de savoir que l'institution à laquelle il appartient est respectée et appropriée comme étant un membre de la nation? Tout le monde. Mais pour le moment, le moins que l'on puisse dire est : gare aux illusions en béton armé.

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