La bataille de Vertières : Un acte de foi.

Publié le 2017-11-14 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

La déroute cuisante connue par l’armée française à Vertières a changé complètement la donne géopolitique mondiale. Elle a aussi obligé Napoléon à abandonner son projet ambitieux de créer un empire colonial français en Amérique. Les troupes indigènes ont connu des atrocités sans borne. Ils ont subi des sévisses corporelles et morales inimaginables, des traitements bestiaux et inhumains qui ont raffermi leur foi et motivé leur détermination dans la poursuite de la lutte pour l’indépendance.

L’abolition de l’esclavage était l’unique issue pour mettre fin à ce train de vie sauvage, sanguinaire et barbare que leur imposaient les colonisateurs. Ils ont sacrifié jusqu'à leurs propres vies sans aucune considération pour nous offrir la liberté . Bonaparte envoya prés de 70 000 hommes bien équipés et entraînés pour rétablir l’esclavage dans la colonie de Saint-Domingue. Plus de 55 000 d’entre eux périrent dans les combats.

L’armée française avait tout en sa faveur : une infériorité écrasante en nombre mais une supériorité reconnue en qualité de soldats de l’armée française rompus à l’art militaire ; supériorité en armement et en munitions ; supériorité en stratégie et en formation militaire ; supériorité présupposée de l’homme blanc sur l’esclave nègre ; supériorité des colonisateurs qui étaient de riches propriétaires et les plus grands producteurs de sucre dans la Caraïbe. L’armée haïtienne avait un total de 27 000 hommes alors que l’armée française n'avait que 2 000 soldats. Cependant, l’armée française était longtemps mieux équipée. De plus, seulement une faible partie des soldats haïtiens ont eu un certain entraînement militaire.

L’abolition de l’esclave dans laquelle périrent 12 000 hommes du côté des esclaves, après plus de 12 heures intenses de combat sanglant et sans pitié, a fait tomber ce masque, ce maquillage, cette illusion et ce mythe qui faisait croire que l’homme blanc était supérieur à l’esclave nègre, comme un château de sable.

La bataille de Vertières a été la plus grande, la plus décisive et l’ultime des trois plus grandes batailles de la guerre de l’indépendance. Les troupes françaises de Leclerc avaient assiégé les troupes indigènes au cours des deux batailles précédentes qui se sont déroulées dans le département de l’Artibonite : d’abord le 23 février 1802 à la Ravine-à-couleuvre puis à la Crête-à-Pierrot du 4 au 24 mars 1802.

Rochambeau n’avait jamais pensé que les troupes indigènes allaient trouver suffisamment de ressources physiques, matérielles, morales et mentales pour revenir à la charge moins d’un an plus tard. Il n’était nullement inquiété, d’autant plus qu’il avait pris le contrôle de 10 forts dans les parages de la ville du Cap-Haïtien dont principalement deux d’entre eux contrôlaient le port. C’étaient les forts Picolet et d’Estaing. Les huit autres fortifications contrôlées par l’armée française étaient les forts Bel- Air, Pierre Michel, Bréda, Vertières, Butte Charrier, Vigie, Jeantot et Hôpital Champlain.

Les troupes françaises étaient tellement confortables qu’elles ne s’attendaient à aucune réplique, aucune riposte, aucune nouvelle tentative de la part des troupes indigènes pour les déranger, voire les attaquer pour les déloger. Le contrôle et l’occupation systématique de ces forts leur donnaient une assurance certaine qu’aucun danger ne les guettait et qu’elles ne pouvaient avoir aucune surprise désagréable d’autant qu’elles avaient une vue globale sur toutes les issues de la ville du Cap.

Tout cela, c’était sans compter sur les stratégies de Dessalines qui était un homme astucieux et malin. Dessalines n’a pas personnellement ni physiquement participé à cette bataille. Il en a donné les directives. L’armée haïtienne était conduite par François Capois qui a dirigé les troupes sur le terrain. Elles avaient juré de vivre libre ou de mourir ; de mourir en héros que de vivre dans l’esclavage ; elles méprisaient la mort pour affronter l’oppresseur. Elles étaient animées de la rage de vaincre et d’enterrer définitivement l’esclavage dans la colonie. Elles étaient prêtes à subir tous les affronts en dehors de ceux qu’elles avaient connus pour déloger les Français et pour conduire le pays à l’indépendance.

Au niveau des troupes indigènes, tout le monde n’avait pas les mêmes fonctions et ne jouait pas les mêmes rôles ; mais tout le monde prenait part au combat et voulait vivre libre. Certains avaient la possibilité de définir des stratégies de lutte pour combattre les Français. D’autres celle de lutter sur le front de bataille jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour arriver à l’indépendance. Une dernière catégorie devait entretenir la flamme de Vertières pour guider leurs actions quotidiennes en défendant la cause des esclaves.

Dessalines s’est conduit en un véritable guerrier et un tacticien moderne et hors pair. Il organisa la résistance. Attaqués sur plusieurs fronts en même temps, les Français ont été obligés de se disperser pour résister aux assauts. Le bateau prit eau de toute part. Augustin Clerveaux annonça la couleur en attaquant le fort Bréda dans les premières heures du 18 novembre. Dans le même temps, Henri Christophe et Paul Romain attaquèrent le fort Vigie de l’autre côté de Vertières puis ils se dirigèrent sur le fort d’Estaing.

François Capois, alias Capois-la-Mort, affronta la Butte Charrier, située à une hauteur plus élevée que le fort Vertières. Il attaqua ensuite Vertières le 18 novembre 1803. Jean Jacques Dessalines avait ordonné de prendre le fort de Vertières, situé sur une colline à côté de la ville du Cap-Haïtien. Capois-la-Mort commandait une demi-brigade qui fut en partie décimée par le tir des canons en provenance du fort. Il relança un nouvel assaut, mais ses hommes furent encore fauchés, au pied de la colline par la mitraille. Capois courut chercher des renforts. Dessalines envoie des renforts sous les ordres des généraux Gabart, Clervaux et Jean-Philippe Daut. Puis, pour la troisième fois, il lança ses forces à l'assaut de ce fort en vain et laissant une fois de plus de nombreux morts.

Lors du quatrième assaut, il demanda à ses hommes de le suivre en criant : «En avant! En avant!». Pendant qu'il était à la tête de ses hommes, son cheval a été touché par un boulet de canon, il est tombé, mais Capois prit son épée, se releva et courut se mettre à nouveau à la tête de ses soldats noirs en criant toujours: «En avant! En avant!». Son bonnet garni de plumes a été emporté par un boulet. Un messager personnel de Rochambeau monta sur son cheval et partit vers Capois-La-Mort. Avec une voix forte, il cria: «Le général Rochambeau envoie des compliments au général qui vient de se couvrir de gloire comme ça!».

Le lendemain matin, un officier français se rendit au quartier général de l'armée haïtienne sur un cheval et porta le message suivant : «Le capitaine-général Rochambeau offre ce cheval comme une marque d'admiration pour l'«Achille noir» pour remplacer celui que son armée française regrette d'avoir tué». Les troupes françaises se rendirent et évacuèrent le fort de Vertières permettant à Capois de devenir le héros de la bataille. Tout de suite après la victoire, aucune décision n’avait été prise par les généraux de l’armée. Ce n’est que 10 jours après Vertières que les généraux se sont réunis à Fort-Liberté pour rédiger la déclaration d’indépendance (à ne pas confondre avec l’acte de l’indépendance).

La bataille de Vertières : un exemple de solidarité et d’union nationale

La bataille de Vertières ne saurait représenter pour les Haïtiens une simple histoire de détente que l’on raconte aux enfants pour les faire rire, mais elle doit être une lumière qui éclaire nos chemins ; un exemple sur lequel nous modelons notre vie quotidienne ; un évangile que nous devons répéter à chaque instant ; une étoile que nous devons faire briller en toute circonstance ; un échantillon de vaillance, d’endurance, d’entraide, de solidarité et de volonté que nous devons montrer au monde entier ; une leçon de courage, de tête ensemble et d’abnégation que nous devons donner à la postérité ; une philosophie que nous devons enseigner qui fait passer l’intérêt collectif avant les intérêts particuliers ; un comportement d’hommes conciliants, responsables et décidés à faire face ensemble à tous les affronts et à tous les défis pour améliorer la qualité de la vie.

À Vertières , le 18 novembre 1803, nos aïeux ont dû lutter contre les Français pour conquérir notre indépendance et notre liberté citoyenne ; maintenant il nous faut engager d’autres batailles pour lutter contre le sous-développement, l’ignorance , l’analphabétisme, l’intolérance, la misère, la pauvreté et la sous –alimentation. Il nous faut développer la même stratégie que Dessalines pour attaquer le mal ensemble sur tous les fronts en ne ménageant aucun effort. Aucun sacrifice ne doit être trop grand s’il doit rendre l’Haïtien heureux et fier.

Chaque peuple conçoit son bonheur à la mesure de ses aspirations et de son idéal. L’idéal dessalinien commande de nous mettre ensemble comme un faisceau pour affronter avantageusement toutes les situations même celles jugées humiliantes et désespérantes afin de transformer les désavantages en opportunités. Avant 1803, la conquête de Vertières était un rêve, maintenant elle est devenue une réalité très dure et offensante pour les Français qui en parlent très peu mais libératrice pour les indigènes et leurs descendants.

Portons la bataille de Vertières dans nos cœurs. Affichons-la dans toutes nos actions et nos prises de décisions. Réalisons chaque jour une nouvelle bataille de Vertières pour rendre notre peuple plus uni, plus heureux et plus solidaire! Ne laissons pas l’histoire s’endormir dans les livres ; portons-la avec nous! Partageons-la avec nos concitoyens! Comportons-nous comme les troupes indigènes unies autour de leur leader pour affronter même l’invisible et l’insaisissable sans peur et sans crainte !

Nous avons fait l’histoire en devenant la première République noire et indépendante du monde. En réalisant l’abolition de l’esclavage, nous avons étonné la terre entière. Depuis quelque temps, nous avions perdu nos marques, la ligne directrice qui a été tracée par nos aieux. La ligne qui mène à la victoire est celle où les efforts sont conjugués, où les énergies et les compétences sont rassemblées et utilisées à bon escient, où les idées et les opinions sont confondues, où la volonté et le désir de vaincre et d’aider son prochain sont réunis, reconnus et identifiés chez tout un chacun pour parler d’un seul ton, pour aller dans la même direction, pour porter le même niveau d’attention et afficher la même détermination face au même défi. La bataille de Vertières doit être une étiquette de marque pour vendre un produit qui s’appelle. « Haïti « Nous avons la foi que nous pouvons rendre le pays meilleur et améliorer notre indice de développement humain (IDH ).La bataille de Vertières est un exemple frappant de « L’union fait la force.»

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