L’enseignement supérieur en Haïti, enjeux et débats actuels

Publié le 2017-11-27 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

par Paul Yves Fausner,

Introduction

Peu de chercheurs ont consacré leur plume à la problématique de l’enseignement supérieur en Haïti. La réforme tant attendue par la communauté haïtienne tarde encore à devenir réalité et l’État, dans le cadre de sa politique générale, semble incapable de créer l’environnement propice dans lequel les universités peuvent planifier leur destinée. Il se pose chaque jour de sérieux problèmes en matière de développement qualificatif de l’enseignement, de financement de la recherche, de diversification des ressources, d’amélioration de l’efficacité du système de fonctionnement, de qualité et d’adaptation des programmes d’études, etc. Et c’est avec raison que bon nombre d’acteurs œuvrant dans le sous-secteur sont amenés à remettre en question le mode de gouvernance et de pratiques de gestion traditionnelle des institutions d’enseignement supérieur publiques et non publiques du pays, la formulation des politiques, le système d’accréditation, l’utilisation sans cesse accrue des institutions d’enseignement privées pour réduire les charges publiques, les activités de renforcement des capacités pour le perfectionnement dans le domaine scientifique et de la recherche.

Se demande-t-on à quand la poursuite des activités relatives aux « états généraux de l’enseignement supérieur» en Haïti ? À quand le vote des trois projets de loi à l’étude au Parlement? Que faire pour que les facultés en difficulté ou en crise puissent retrouver leur fonctionnement normal ? C’est peut-être plus jamais le moment de raviver les débats sur les enjeux actuels et les nouvelles orientations à donner à l’enseignement supérieur en Haïti?

Les problèmes confrontés par le sous-secteur

Le travail dans le sous-secteur de l’enseignement supérieur en Haïti, nous n’avons pas cessé de le répéter comme tant d’autres, est difficile. Nous commettons trop souvent l’erreur de déposer sur la table de concertation l’essentiel et le superflu sans nous soucier vraiment des problèmes conjoncturels et structurels qui sont liés à la gestion interne des programmes, au vide juridique et au manque de vision de l’État pour l’enseignement supérieur, à l’insuffisance des ressources humaines, financières et matérielles et à l’organisation même de l’université.

Nous faisons semblant d’ignorer les problèmes, même lorsque ceux- ci exigent des solutions immédiates, les questions préoccupantes de l’heure (régulation du sous- secteur, adaptation des programmes aux réalités du milieu, valorisation de la profession enseignante, perspectives de construction d’infrastructures universitaires modernes, etc.) demeurent toujours sans réponse.

Il y a de quoi s’inquiéter aussi : - de la gestion académique –de l’utilisation de la technique – du financement – de la gouvernance – de la garantie de la qualité – de l’évolution des compétences et des qualifications des étudiants qui doivent entrer sur le marché de l’emploi – du soutien aux étudiants et au corps enseignant – de l’enseignement et de l’apprentissage, - de la structure des cours – de leur préparation – de l’appui institutionnel, de la dispensation des cours sur la Toile en vue de développer la réflexion critique et l’apprentissage social, etc.

L’enseignement supérieur en Haïti est certes en crise, et nous ne sommes pas parvenus à trouver la combinaison appropriée entre l’enseignement face-à-face et l’enseignement en ligne plus de deux siècles d’indépendance après. Les cursus universitaires bâtis jusqu’ici présentent dans la majorité des cas de grandes failles. Citons toutefois les programmes de sciences et technologie et même ceux des sciences humaines et sociales. Ils n’offrent pas toujours aux étudiants la possibilité d’acquérir les valeurs qui permettent de vivre comme des citoyens responsables. Les mécanismes et les dispositions efficaces et souhaitables pour renforcer la capacité du système à changer, à s’adapter et à innover rapidement sont loin d’être trouvés. Certains iront jusqu’à dire que les principaux acteurs du secteur ne savent pas comment maintenir la stabilité dans un environnement en constante mutation, promouvoir l’interdisciplinarité et la pluridisciplinarité à travers les frontières qui existent entre les facultés de type traditionnelles et les programmes.

Nous commettons trop souvent l’erreur de considérer l’organisation universitaire en Haïti comme un objet figé, alors qu'il y a de grands changements qui s’opèrent un peu partout dans le domaine de l’enseignement supérieur. À ceux- là s’ajoutent les problèmes des membres du personnel administratif et enseignant des différentes facultés qui perdent ces derniers temps de leur prestige et de leur réputation. Certains sont de plus en plus l’objet d’agressions de la part d’étudiants qui pour la plupart présentent des troubles de comportement. Et il faut s’attendre un jour pas trop lointain à un carnage où membres de conseil de gestion, professeurs, étudiants laisseront leur peau sur le chemin du devoir. Il y a aussi le problème des diplômés sur lequel personne n’a osé jusqu’ici se pencher. Pour nous, qu’ils viennent de nos universités, ou qu’ils reviennent aux études à l’étranger, ils méritent tous une considération particulière ou une prise en charge sérieuse. Il y va de l’avenir de ce pays qui ne pourra pas longtemps se passer de l’enseignement supérieur, professionnel et technique.

Que faire alors devant une telle situation ?

Nous sommes déjà sur le fait accompli où il va falloir identifier les technologies les mieux adaptées au programme et faire l’équilibre indispensable entre la technologie de pointe (hightech) et le degré d’interaction humaine pour contrebalancer l’utilisation de la technologie humaine (hightouch). Nous perdons trop d’opportunités de formation pratique et de nouvelles technologies d’apprentissage rendues possibles par l’Internet qui propose chaque jour de plus en plus d’orientations pour évaluation des programmes d’enseignement dispensés un peu partout.

L’État haïtien, principal responsable du désastre actuel, ne suit pas les profondes mutations que connaît le monde. Il n’a jamais pensé à financer durablement les nouvelles technologies pédagogiques et la construction d’infrastructures universitaires modernes. Rien n’est fait pour empêcher l’aggravation de la fracture numérique entre les universités publiques en région et les universités d’État et du secteur privé. Bon nombre d’entre elles demeurent non viables, parce dépourvues de suffisamment de ressources financières pour la mise en œuvre des projets porteurs. Les diplômes au fil des années perdent de leur importance et le ministère de l’Éducation en tant qu’institution de régulation ne renforce pas sa structure d’enseignement supérieur (DESRS) pour qu’elle soit en mesure d’évaluer les compétences et les qualifications des étudiants qui font des études universitaires dans toutes les régions du pays.

Les universités dans leur vaste majorité ne sont nullement dotées de structures décentralisées, c’est-à-dire de facultés autonomes pouvant contribuer au relèvement des nouveaux défis. Il est donc difficile de concilier la demande de nouveaux programmes et le développement des cours avec la nécessité d’un contrôle minutieux de qualité.

L’État d’Haïti de plus en plus trop faible pour remonter la barre

Tous s’accordent à dire avec raison que les pouvoirs publics n’exercent presque aucun contrôle de qualité sur les institutions d’enseignement supérieur. Les orientations relatives aux normes minimales de préparation, de conception et de prestation des cours, sur la base de résultats d’apprentissage fixés, sont carrément négligées. Tout manque au sous-secteur : contrôle régulier des outils pédagogiques, informations complètes sur les programmes et les services d’appui aux griefs des étudiants et des professeurs, contribution budgétaire de l’État aux programmes de subvention et aux institutions reconnues d’utilité publique, frais de scolarité, formation diplômante, frais d’accréditation, activités de production, services de recherche, équipements, résidences universitaires, laboratoires, carte de crédit pour les professeurs et les étudiants, maisons de retraite, prêts aux étudiants, adoption du système d’unités de valeur à l’université, système d’information de gestion, innovation dans les programmes et dans l’organisation universitaire, infrastructures d’information et de communication.

Il va sans dire que l’intérêt de l’État dans l’élaboration des mécanismes politiques pour garantir la qualité et la responsabilité dans l’enseignement supérieur est loin d’être croissant (politique, social, technologique). L’éducation à son échelon le plus élevé a des défis majeurs qui nécessitent une réaction des producteurs de savoirs, des entrepreneurs, et de la société en général. Et même lorsque ceux-ci se rencontrent occasionnellement, le grand public ne sent pas trop les efforts déployés pour accroître l’efficacité des investissements chiches de l’État dans l’enseignement supérieur et la recherche.

Quelles perspectives alors?

Nous sommes encore très loin de la restructuration des institutions universitaires qui sont responsables de leur propre organisation. Les tendances et les modèles se confrontent chaque jour, les contraintes institutionnelles qui entravent le changement se renforcent sans trouver jusqu’ici le point d’équilibre entre le cadre national défini par l’État et l’autonomie de chaque université. La réforme universitaire axée sur la demande, la vraie décentralisation et la gestion participative, l’expansion et la différenciation du système, la garantie et l’amélioration de la qualité, l’évaluation interne et l’évaluation externe, la coordination du système dans son ensemble pour assurer l’équilibre de diversité, d’autonomie et de concurrence dans les secteurs public et privé, le changement des structures et des modes de fonctionnement, l’évolution des tendances en besoin de formation ne sont pas toujours programmés dans les agendas officiels. Nous en avons pour preuve le mépris de l’État haïtien vis-à-vis de l’École doctorale d’Haïti qui a du mal à prendre sa vitesse vertigineuse malgré les grands efforts déployés par bon nombre de volontaires du sous- secteur.

L’université d’Haïti est en crise, crise qui ne manquera pas de s’aggraver au fils des années. Nous en avons aussi pour preuve la situation d’effervescence qui règne en permanence à l’École normale eupérieure, à la Faculté des sciences humaines, à la Faculté d’Ethnologie, pour ne citer que celles-là. Et malgré ces signes annonciateurs de malheur, l’État d’Haïti continue à faire la grosse tête sans penser à prévoir un minimum de soutien à la réorganisation institutionnelle, à la réforme de la gouvernance, des finances, de la gestion, des services de la scolarité, des frais d’études, du renforcement des capacités de perfectionnement, de l’amélioration de la programmation budgétaire et des capacités de suivi, de production de nouveaux savoirs dans les domaines stratégiques pour le développement du pays.Tout est compliqué dans le domaine de l’enseignement supérieur en Haïti où l’État pompier est traditionnellement sourd, muet, aveugle et stupide.

Conclusion

C’est peut-être plus jamais le moment d’apprendre à nos hommes politiques et à nos «élites» ce qu’ils se doivent de faire pour que le pays cesse d’être la risée de nos voisins de la région. Nous souhaitons qu’il y ait plus d’interactions entre l’État et la société civile. L’organisation universitaire haïtienne a beau évoluer au fil des années et apparaît comme une bureaucratie lourde tant au point de vue des activités fondamentales qu’à celui des modes de conduite des affaires administratives. De toute évidence, tout le monde, professeurs, étudiants, cadres administratifs en ont assez. Ils veulent tous le changement, s’en prennent aux structures et aux procédures existantes, admettent et acceptent les limites financières sans s’empêcher de condamner le gaspillage imposé par les gouvernements successifs qui sacrifient l’enseignement supérieur pour faire toutes sortes de choses banales et inutiles. C’est « en haut » qu’est le problème et non dans les couloirs des facultés où les victimes revendiquent leur droit d’avoir accès à une université moderne. L’argent du pays se trouve concentrer en général dans les mains de certaines personnes qui insultent par leur comportement l’intelligence humaine. Voilà pourquoi les revendications en série sont devenues une donnée de l’Université d’Haïti qui a du mal à clarifier ses tâches, ses relations avec les étudiants, les professeurs et le ministère de l’Éducation nationale. Nous soulignons la nécessité de faire figurer dans les programmes universitaires les principes de droits de l’homme (tolérance, respect et les valeurs de l’éducation interculturelle) dans l’intérêt de la paix et de la compréhension entre les Haïtiens. Tout est source de tensions dans ce pays où les quatre piliers de l’éducation tels que définis dans les documents de la «Commission internationale sur l’éducation pour le vingt et unième siècle» ne sont pas toujours appliqués (apprendre à savoir, apprendre à faire, apprendre à vivre ensemble, apprendre à être).

Paul Yves Fausner, Doctorant en Sciences Humaines et Sociales, Professeur à l’UEH et à l’UNIQ Auteur

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