Du bilan de la présidence écourtée de Dumarsais Estimé (1946-1950): entre mythe, fascination et éloge panégyrique

Publié le 2017-11-28 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Hancy Pierre

Dans l'histoire économique et sociale d'Haïti, beaucoup se prêtent à retenir les administrations les plus exemplaires, soient celles de : Lysius Salomon (1880-1888), Cincinnatus Leconte (1912-1913), Dumarsais Estimé (1946-1950) et Paul Eugène Magloire (1950-1956). Du point de vue du relèvement des politiques financières, les deux premiers cas peuvent attirer notre attention et les deux autres pour ce qui concerne des politiques de modernisation. Aussi plus d'un présente-t- il l'ère de Dumarsais Estimé pour être la plus remarquable dans l'histoire contemporaine de telle sorte qu'on a su faire l'éloge panégyrique de feu président Dumarsais Estimé. Beaucoup se sont hantés du fait d'une réalisation spectaculaire d'alors en la construction du bicentenaire, soit à l'avenue Harry Truman longue de 3 km, de La Saline à Martissant, en vue de l'avènement de l'exposition internationale. S'il y a lieu d'une reconnaissance de grandioses réalisations, de la conquête d'une souveraineté financière dans le paiement de la dette américaine de 1922 d'un montant de 5 millions de dollars américains et du plaidoyer pour l'intégrité de l'île La Navase, le progrès économique auquel on s'est référé à l'ère d'Estimé n'a été qu'un mirage. Il est un fait que l'opinion publique s'accorde en des raccourcis pour faire miroiter le succès de l'administration d'Estimé. Pour susciter une confrontation honnête, nous invitons les spécialistes et universitaires à faire la part des choses.

Avant tout, il faudrait se rappeler quelques écrits portés sur la période de 1946-1950 des auteurs tels que Dantès Bellegarde, Myrtha Gilbert, Georges Eddy Lucien et Anthony Georges Pierre. Tous sont unanimes à faire état des opérations de façade sous fond de gabegie ou de corruption. Les plus protocolaires parlent d'échec de Belladère, d'embourgeoisement de celui qu’on prête le sobriquet du « petit paysan de Verrettes ». D'autres entrefilets évoquent l'idée de dépendance vis-à-vis de l'étranger et l'absence de vision du président. C'est le cas de Charles Tardieu Dehoux pour qui l'étranger est venu à la rescousse du président Estimé pour implanter des projets d'éducation rurale. Quant à Paul Moral, il présente un bilan d'échec du développement de l'époque en tenant compte de la misère qui règne dans le monde rural. L'exode rural qui s'ensuit a donné lieu à un panorama urbain où des poches de bidonvilles commencent à se développer (Fort Saint-Clair, lan Pisquettes, La Saline, Trou Cochon, Saint-Martin, Bel-Air entre autres) et une extension urbaine dans les périphéries. L'aménagement des zones industrielles et commerciales dans le nord de Port-au-Prince n'est pas inscrit dans une planification de telle sorte qu'on assiste à une crise de services sociaux de l'ordre d'une anarchie.

Sur le plan social, la note dominante à l'actif du gouvernement d'Estimé se réfère aux acquis dans la promotion des droits sociaux à la promulgation de la loi sur le salaire minimum, augmenté de 75% mais gelé jusqu'à 1971. Il faut aussi noter l'existence du département du Travail, la loi interdisant l'augmentation du coût du loyer. Paradoxalement, les libertés syndicales et le droit de grève ont été menacées durant le 2e cabinet de Dumarsais Estimé.

Le « petit paysan de Verretttes », pour reprendre des notes de propagande de l'époque, n'a pas contribué à la promotion de l'agriculture sinon renforcé la centralisation de la capitale. Les principales exportations passent par les ports de cette capitale, en particulier le café. Ce qui représente 39% pendant que ces exportations fléchissent dans les autres villes. Il revient d'examiner le budget de 1947 dans lequel 11 374 000 gourdes sont assignées à la Garde nationale par rapport à 1 217 675 gourdes à l'agriculture qui est en dixième poste d'importance. Aussi 217 675 gourdes sont destinées à la petite industrie. Le barrage de Péligre, daté de l'opération de façade, a été très tôt délaissé. On fait état de la démagogie noiriste et la connivence d'Estimé avec l'oligarchie qui accentue les déséquilibres écologiques (CRESDIP,1991 :60). La SHADA, Société haitiano-américaine de développement agricole a laissé un bilan désastreux de l'exploitation forestière depuis 1942 et de la production du caoutchouc et du sisal en contribuant à la destruction agraire. La centralisation urbaine n'a pas aidé à remédier cette situation.

Sans vouloir entrer dans les démêlés frauduleux lors des élections, des tractations et des crimes que l'on attribue au président Estimé, celui-ci est considéré comme un opportuniste dans ses actions politiques. On trouve ses interventions mutilantes, selon Georges Eddy Lucien, non intégrées dans une vision globale. Le parti pris aux bourgeois de l'Ouest témoigne de son collaborationnisme pour ce qui concerne le monopole du café pour une région qui n'en produit autant que Jérémie, le Nord, Saint-Marc et le Sud. La libéralisation naissante ou précoce de l'économie était préjudiciable à la production nationale, les denrées sont largement affectées dont le riz, le mais et le pois. Dans la même époque, on a enregistré, à partir de l'importation de riz par un gros commerçant, un scandale de corruption qui a concerné un partisan du président Dumarsais Estimé, alors que la production nationale de riz était considérable.

La nationalisation du complexe de banane en lieu et place du contrat avec la Standard Fruit s'est soldée par la débandade de telle sorte qu'on a parlé alors de «denrées parlementaires» du fait des actions distribuées à ses partisans, soit des parlementaires. Par la suite, l'entreprise s'est effondrée, d'une production de plus de 7 millions 400 de régimes en 1949, elle est passée à moins d'un million peu de temps après. On évoque l'effet pervers du bicentenaire en raison d'une saignée monétaire après les dépenses somptuaires consenties à la construction du Bicentenaire. L'attention est centrée sur le développement de la capitale. La construction de la ville frontalière de Belladère est conçue aux dépens de la logique de centralisation à outrance. Fort de son ego, le président a tenté dans des élans personnels sa réélection en voulant modifier l'article 31 de la Constitution d'alors. Face au refus du Sénat, ce corps a été renvoyé. Ce qui a coûté au président Dumarsais Estimé le coup d'État militaire endossé par les colonels Frank Lavaud, Paul-Eugène Magloire et Antoine Levelt en date du 10 mai 1950.

Il faut noter que l'héritage lié au désastre écologique après l'occupation américaine ne saurait être restauré dans l'immédiat. La SHADA s’inscrit dans un projet de dépendance qui trouve d'autres relais dans l'expérience de l'Unesco dans la vallée de Marbial et l'ODVA, Organisation de développement de la Vallée de l'Artibonite, un prolongement du Service coopératif interaméricain de production agricole (SCIPA), vieux de 30 ans déjà, soit durant l'occupation. Comment peut-on assister à des efforts de relèvement surtout après les deux Guerres mondiales? « Sans programme de gouvernement et sans vision claire, le président Estimé fait appel à l'étranger pour définir des politiques d'intervention à sa place » (Tardieu, 1994 : 185). Il reste à considérer les Trente Glorieuses qui initient une période de croissance après la Seconde Guerre mondiale qui culmine aux deux crises pétrolières suivies de la phase néolibérale des années 1980 et de la crise de l'endettement des pays du Sud.

Sur les traces de Dumarsais Estimé, tant de discours sont tordus dans le sens d'un mythe de développement socioéconomique de l'époque et arrivés par la force des choses à fabriquer à tort des leaders, au regard de la perspective de la promotion des classes moyennes.

Notes bibliographiques -Calixte, Clerismé « Associations traditionnelles et développement rural en Haïti » in Conjonction #140, Port-au-Prince octobre-novembre 1978. Ce en rapport à l’échec du projet de Marbial et de celui de l’ODVA. -Gerard Pierre Charles, le système économique haïtien, 3è Edition, CRESFED, Port-au-Prince Janvier 1994. Pour ce qui concerne les initiatives dans le domaine productif et le réinvestissement qui n’ont pas progressé. -Centre de Recherche Sociale et de Diffusion Populaire, Haïti, terre délabrée-Ecologie et dictature, 2èEdition, Imprimeur II, Port-au-Prince, Mars 1991.Référence aux conséquences écologiques liées à l’exploitation forestière de la SHADA et à la centralisation urbaine. -Georges Eddy, Lucien, une modernisation manquée Port-au-Prince (1915-1956), Centralisation et Dysfonctionnements, Volume 2, Editions de l’Université d’Etat d’Haïti, Port-au-Prince juin 2014.Etude de la séquence 1946-1950 eu égard à la question de la modernisation manquée. -Charles, Tardieu, l’éducation en Haïti de la période coloniale à nos jours, Imprimerie Henri Deschamps, Port-au-Prince, Aout 1994, p.185. À propos de la dépendance étrangère durant le règne d’Estimé. -Paul, Moral, Le paysan haïtien (Etudes sur la vie rurale en Haïti), les Editions Fardin, Port-au-Prince 2002, pp 324-347 concernant les projets de l’ODVA et de l’UNESCO et leur échec mort-né. Il s’agit d’un vieux projet de l’occupant transforme en ODVA. -Ernst, Bernardin, ; l’espace caraïbéen- l’évolution économique des grandes Antilles de 1950.Editions des Antilles, Port-au-Prince 1995.pp119. Informations relatives au tourisme et aux projets de développement naissants. -Michel, Hector, Syndicalisme et socialisme en Haïti, Imprimerie Henri Deschamps, Port-au-Prince mars 1989 pp 67-95. Référence aux droits sociaux, libertés syndicales, droit de grève, salaire minimum, coût du loyer et sécurité sociale durant le gouvernement d’Estimé. -Myrtha Gilbert Haïti Quand « la classe » ruine la paysannerie. Altepresse 27 mai 2012, consulté le 26 octobre 2017. À propos d’une lecture critique de la période de Dumarsais Estimé. -Extrait de Dantès Bellegarde, histoire du peuple haïtien 1492-1952-Dumarsais Estimé, la libération économique, consulté sur Google le 29 octobre 2017. Indications sur l’opportunisme d’Estimé et les causes de son renversement, les accusations à son encontre. -Hancy Pierre, Habitat et luttes sociales en Haïti (1930-2010) : bilan et perspectives » in les Cahiers du CEPODE #3, CEPODE, Haïti juin 2012. À propos de la substitution par importation et de la question du logement

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