La misère académique des écoles de droit de l’UEH en province

Étudiants non accompagnés, professeurs sous-payés percevant rarement leur salaire à temps, cursus académique non harmonisé, absence de matériel indispensable au déroulement des cours, tel est, en partie, le lot quotidien des entités de l’UEH dans des villes de province visitées successivement par le vice-recteur aux affaires académiques, le professeur Hérold Toussaint, de juillet à septembre 2017.

Publié le 2017-10-11 | Le Nouvelliste

National -

L’École de droit et des sciences économiques de Fort-Liberté est réputée pour la discipline imposée aux étudiants, déclare le docteur Nyll Calixte, directeur-fondateur de ladite école. Ce dernier est fier de « rendre service à la patrie commune ». Il pense que son entité est traitée en parent pauvre. « Nous travaillons depuis trente ans ; mais nous sommes obligés de tout faire avec nos propres moyens. La subvention qu’on nous donne au rectorat n’est rien par rapport à ce qu’il nous faut pour fonctionner », déplore-t-il.

En effet, le salaire horaire d’un enseignant de cette école est inférieur à 400 gourdes. « Les professeurs, y compris moi-même avec mon doctorat, perçoivent tous un salaire horaire de 350 gourdes brut. En plus, ils sont tous des contractuels et sont rarement payés à temps », informe le directeur Calixte. Ce problème concerne aussi le personnel administratif. « Après trente ans de service, une femme de ménage perçoit moins de 5000 gourdes brut par mois. Nos secrétaires et notre informaticienne, qui ont fait des études et qui ont des diplômes, ont dû abandonner l’école parce qu’après treize ans de collaboration, leur salaire mensuel était moins de 10 000 gourdes brut alors qu’en tant que contractuelles, elles n’étaient pas assurées.» À cela, s’ajoutent le problème de matériel indispensable au bon fonctionnement des cours.

L’état de l’École de droit et des sciences économiques de Fort-Liberté résume la situation générale dans les différentes écoles et facultés de l’Université d’État d’Haïti des villes de province. L’accumulation des arriérés de salaire des enseignants affecte considérablement la qualité de la formation. « J’ai passé deux ans sans recevoir un sou, se plaint un professeur à la Faculté de droit, des sciences économiques et de gestion du Cap-Haïtien. Comment demander à un enseignant d’être efficace dans un contexte si démotivant ? Si les étudiants sont des victimes, les professeurs sont des sacrifiés », se plaint-il. Cela a déjà de graves conséquences sur le fonctionnement des entités : absence répétée des enseignants, abandon (parfois en pleine année académique), cours de base et obligatoires non dispensés, confiscation de notes des étudiants, etc. « Le non-paiement des professeurs constitue un terrain fertile à la crise », pense l’un des responsables de l’école de droit de Hinche.

Le faible taux de diplomation constitue l’une des conséquences de la démotivation et de la carence des enseignants. La soutenance d’un mémoire de sortie est jusqu’ici une condition sine qua non pour obtenir un diplôme de l’UEH. Mais très peu d’étudiants arrivent à rédiger leurs mémoires en raison de la carence de professeurs-encadreurs. « Nous n’avons pas de professeurs à plein temps et l’école ne dispose pas suffisamment de fonds pour payer les professeurs pour ce travail supplémentaire », confie Jean Marie Errol Morpeau, directeur de l’École de droit et des sciences économiques des Cayes.

Les conséquences de cette difficulté rencontrée par la quasi-totalité des entités de la province sont considérables. « Mon plus grand rêve, c’est d’avoir mon diplôme de licence au terme de ces quatre ans d’études », a déclaré Jean Jacques Junior Léon, étudiant en 4e année à l’école de droit de Jacmel. Ce dernier ne cache pas son inquiétude quant à la possibilité d’atteindre son objectif. Car, pour bénéficier de l’encadrement d’un professeur, un étudiant est souvent contraint de payer et, parfois, la somme exigée est relativement exorbitante. « On m’a exigé 50 000 gourdes pour l’encadrement de mon mémoire, confie un étudiant finissant à l’École de droit et des sciences économiques des Gonaïves. Je n’ai pas cet argent. La rédaction du mémoire coûte trop cher », se plaint-il lors d’un entretien avec le vice-recteur Hérold Toussaint qui y voit une pratique antiuniversitaire.

l’avis général, cette situation constitue un véritable manque à gagner pour le Trésor public, sachant que les étudiants sont des boursiers de l’État haïtien. Cela donne d'ailleurs lieu à la remise en cause de la qualité de la formation offerte dans les entités de l’UEH des villes de province qui font face à une importante carence de ressources humaines. Ce qui explique que beaucoup de cours de base et obligatoires prévus dans les cursus ne sont pas dispensés. « On nous exige de réaliser un mémoire pour obtenir notre diplôme. Pourtant, au cours de notre cycle d’études, nous n’avons eu qu’un seul cours de méthodologie, dispensé dans des conditions très peu satisfaisantes », dénonce une étudiante en 4e année à l’école de droit de Jacmel. Quoi qu’en 4e année, les étudiants de ladite école n’ont jamais suivi les cours de droit bancaire, droit aérien, droit constitutionnel, philosophie du droit, contentieux administratif. C’est le même cas de figure de plusieurs autres entités, dont l’école de droit de Port-de-paix et l’école de droit de Hinche. « Nous faisons face à une carence de ressources mettant en question la qualité de la formation reçue par les étudiants. Notre défi est énorme car nous ne voulons pas offrir une formation au rabais », reconnaît le doyen Gesner Nelson du Cap-Haïtien, qui fait également appel à la régularisation du cursus des entités de l’UEH.

La « misère académique » des entités des villes de province ne laisse pas indifférent le vice-recteur aux affaires académiques de l’UEH, le professeur Hérold Toussaint. Ce dernier a été en mission dans ces différentes écoles et facultés au cours de la période allant de juillet à septembre 2017. Il constate la nécessité de réformer l’enseignement à l’Université d’État d’Haïti. « Cette réforme concerne l’ensemble des entités de l’UEH, y compris les entités des villes de province qui fonctionnent sous le label de l’UEH. Les entités de la province ne doivent pas être considérées comme des entités de seconde zone. Et nous n’avons pas le droit d’hypothéquer l’avenir des jeunes », soutient le professeur Hérold Toussaint qui annonce, en ce sens, un ensemble de mesures, dont un plaidoyer pour l’application d’une grille de salaires unique à l’ensemble des entités de l’UEH, la mise en place d’un réseau de professeurs encadreurs régulièrement payés et d’un programme de validation des acquis pour les enseignants expérimentés méritant un meilleur grade académique.

Pierre Michelot Jean Claude michelotjeanclaude@gmail.com Auteur

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