On ne peut pas rattraper notre passé ; mais arrêtons de perdre du temps !!!

REGARDS

Publié le 2017-10-10 | Le Nouvelliste

National -

Le temps n'existe pas, c'est une illusion. Pourtant, il gouverne notre vie. Un pays, une nation, une société, un individu ne se mesure qu'en rapport avec leurs réalisations, en comparaison avec le temps mis par leurs semblables. D'ailleurs, on n’arrête pas de comparer et de se comparer les uns les autres selon notre âge, nos accomplissements, etc. Sur le chemin de nos objectifs, on prend une pause, question d’évaluer la distance parcourue, notre cadence, et les moyens utilisés pour avancer.

Donc, nos vies se définissent à partir de nos expériences et des résultats que nous obtenons, par rapport aux autres qui suivent le même cycle. Nous avons conscience de notre existence et du temps qui passent, de manière relative... Sans les événements que nous provoquons ou créons, le passé, le présent et le futur disparaissent. Le cycle du temps prend fin. C'est l'immobilisme.

Le cheminement d’Haïti et de la société haïtienne n’échappent pas à cette réalité. Voilà pourquoi, il importe que nous nous remettions en question de temps à autre. Questionnons nos créations et les occasions que nous avons provoquées, succès et échecs et tous les résultats qui se trouvent entre les deux. Souvent quand on parle de notre pays, on dit qu'il fait du surplace.

Certains disent même que nous régressons. Comme si l'omelette pouvait redevenir œuf. Une société peut-elle inverser la flèche du temps?

Nous, Haïtiens, avions entamé une transition démocratique le 7 février 1986. Cette nouvelle Haïti est rachitique. Certains disent qu'elle fut un bébé prématuré. Les plus sévères parlent de révolution inachevée, une sorte de fausse couche... Je crois plutôt que l’immaturité des parents explique la mauvaise prise en charge du bébé et son atrophie.

Les années 60, période de remise en question sociale et de progrès. mai 68. Le premier homme sur la lune. Période d’éveil identitaire aux USA et en Amérique latine. Woodstock, le lancement de la pop. Le rejet de la guerre; Peace and love. Silence en Haïti, les échos sont étouffés par le bruit des bottes, bâillonnés dans les geôles du tyran, ont échoué sur les rives de l'exil.

Pendant ce temps d'incubation, nous étions pris avec Duvalier obsédé par le pouvoir, le sien. Évidemment, les duvaliéristes vous parleront des débarquements et insurrections incessants qui durcirent sa position. Toutes les dictatures dans la région ont dû faire face aux mêmes contraintes de guérilla et de menaces de guerre civile. Et le dictateur, à partir de 1964, jouissait d'un pouvoir absolu, mais hélas, avec lequel, il n'a absolument rien fait qui vaille pour la nation haïtienne. Il n'a jamais su créer les liens de solidarité nationale.

Au lieu de déminer le terrain social, il a exacerbé les différences coloristes. Il n’était nullement motivé par le souci noble de l’émancipation des Noirs, il voulait pérenniser plutôt le faux concept de la séparation entre Noirs et mulâtres. Il voulait nous ramener avant 1802, à l’époque antérieure à l'union. Duvalier rétrogradait l'histoire.

On lui attribue l'élévation des Haïtiens à la peau foncée aux fonctions qui étaient réservées aux mulâtres auparavant. Mais personne n'a pu chiffrer les retombées positives de ce «favoritisme» à rebours. En réalité, sa «révolution» n'a jamais eu lieu, puisque n'ayant jamais atteint les masses analphabètes des campagnes et des quartiers populaires. François Duvalier n'avait aucune vision nationale, il n'avait donc aucune autre perspective que son maintien avec son clan au pouvoir. Le duvaliérisme n'est qu'une déclaration, même pas une intention, car l'homme n'avait même pas une once de sincérité.

Demandez aux duvaliéristes le bilan législatif de leur pouvoir. Quelles sont les lois qui ont changé la condition des masses? Quel est le bilan de sa politique d’éducation, pendant que l’Amérique latine, Cuba en tête, faisait la guerre à l’analphabétisme? Quid de sa politique d'urbanisation, au moment où, partout en Amérique latine, on présentait des plans de développement urbain, répondant au phénomène de l'exode rural.

Le fils, dans la même lignée que le père, rate l'ouverture démocratique prônée par Carter en 1976. Ce mauvais calcul le conduira vers la sortie, s’entêtant fatalement avec ses acolytes à nager à contre-courant de l'histoire.

Vint février 1986 qui, comme un violent orage tropical, surprit tout le monde, y compris le secteur démocratique. Personne n'avait un plan, un programme, après 29 ans de dictature. L'opposition était muette de projet de gouvernance. Cependant, la rue lui hurlait de répondre à sa soif de projets. On entreprit le «dechoukaj des makouts»? Il fallait déraciner le mal, disait-on. Pour s'assurer qu'il ne repousse pas. On exclura pour dix ans les duvaliéristes du pouvoir. Aucun leader n'a eu le recul, ou mieux, le dépassement nécessaire pour prôner autre chose que l'instinct primitif de la vengeance et de l'exclusion que nous pratiquions, sans succès, depuis 182 ans. Nous n'avions pas compris que le «makoutisme» était une mentalité, et non pas un groupe d'hommes et de femmes.

Aveuglés et enivrés par cette victoire, on trouvait normal l’arrivée des généraux des FAd'H, au palais. Les militaires accueillirent le pouvoir, comme un chiot qu'on offre à un enfant, sans qu'il puisse mesurer la responsabilité de cette possession. Des généraux asservis par un régime rétrograde, qui se mettaient au garde-à-vous devant un bambin de 19 ans quelques années plus tôt, et qui n'avaient pas plus de pouvoir qu'une horde de civils armés n'auraient jamais pu assumer un tel rendez-vous de l'histoire. Eux qui n'avaient jamais rien géré de plus gros qu'une caserne depuis 29 ans se voient confier les rênes d'un pays exsangue, vers l'an 2000. Vive l’armée, Aba Makout, dixit le peuple... Manigat parlera d'alliance en 1988. Titide parlera de mariage en 1991. On connaît la suite. Absence de leadership et de vision des uns et des autres.

Vous savez, chers lecteurs et chères lectrices, dans la vie d'un peuple, contrairement au football, il n'y a pas de tirs de penalty. Donc, pour marquer un but, il faut construire, à partir de son camp. Chaque hors-jeu, chaque ballon gaspillé, c’est le tic... tac... du temps qui avance et qui nous rapproche du coup de sifflet final, et le temps qui file, réduisant nos chances de marquer et de rattraper l’équipe adverse. Nous avons gaspillé du temps, Haïtiens, Haïtiennes.

Les années 80 furent une nouvelle période de transformation planétaire. Les pays du tiers-monde, après le choc pétrolier de 70 et la crise de la dette, adoptent de nouvelles politiques économiques. Certains réussiront mieux que d'autres. 1986 aurait pu être un nouveau départ. Dans la région, les dictateurs tombent comme les feuilles des arbres, en automne. Le tiers-monde se disloque et devient pays en voie de développement et pays les moins avancés.

Du premier groupe, plus de 60 pays deviendront des pays émergents, avant 2010. Le Chili, terre d'asile aujourd'hui, fut l'un d'eux. Le Rwanda qui a connu un génocide il y a 23 ans s'en approche. Nos voisins dominicains s'y acheminent vers 2025. Devenir un pays émergent ne se décrète pas de la bouche d'un homme d’État, en se levant de bonne humeur, un bon matin. Ceci se traduit, plutôt, par un plan d’actions à court, à moyen et à long terme.

Amélioration des conditions sociales et sanitaires de la population.

Augmentation de l'industrialisation pour améliorer l'exportation. Réduction significative de la pauvreté, avec comme objectif final son éradication.

1986-1994, voilà 8 ans de gabegie soldatesque, avec deux intervalles civils qui n'ont pas duré une année (Manigat-Aristide ). Ces officiers et soldats de cette armée nous auront maintenu à l’orée de l'an 2000 dans la catégorie peu enviable des vingt États les moins avancés de la planète.

La relativité de l’évolution des pays du globe donne tout son sens au concept de progrès. Les pays asiatiques ont multiplié par cinq le revenu moyen par habitant, entre les années 50 et les années 90. En Amérique latine, c'est le début de l'expansion de la classe moyenne... Parallèlement, l’économie d’Haïti n'a pas cessé de se décapitaliser. En 1995, par exemple, la République dominicaine met en vigueur une loi sur les investissements. Cette initiative sera renforcée 3 ans plus tard par la loi 21-198 qui enleva toute restriction concernant l'acquisition immobilière par les étrangers. Ainsi, nos voisins passeront de 1,7 milliard d'investissements étrangers (IDE), au début des années 2000 à 31,1 milliards d'IDE, en 2015. Jusqu'à présent, en Haïti, nous ne pouvons garantir la jouissance paisible des terres à leurs propriétaires légaux.

Patrick St-Pré, dans les pages du Nouvelliste, nous révèle qu'en 2014, la République haïtienne obtenait un maigre 99 millions, après avoir récolté près de 3 milliards en 2012, provenant de compagnies de téléphone et d'investissements hôteliers. En 2012, l'équipe au pouvoir parlait de l'ouverture du pays aux affaires. Je veux bien, mais avec quel cadre légal? Le leadership est beaucoup plus que des slogans et des vœux pieux. La réalisation du développement d'une nation s'exécute à travers des années, peut-être même sur plusieurs générations. Ainsi voyagent les idées à travers le temps, elles font de longues escales, question de parcourir l'esprit des individus. La matérialisation de la pensée prend beaucoup plus de temps que son émission.

L’économie moderne considère des indices qui tiennent compte de l'aspect social et environnemental de la croissance. Le développement durable, un concept né dans les années 70, après le premier choc pétrolier. Rappelez-vous l'appel du Club de Rome, cette association à caractère humaniste et écologiste regroupant des scientifiques, des économistes et des professeurs : «Halte à la croissance» lancée en 1972. Elle récidiva avec une nouvelle publication, en 1974: « Sortir de l’ère du gaspillage » qui suscitera de vives réactions des capitalistes à l’époque. On les accusera de prôner le catastrophisme, et d’être des anti-progrès.

Ce n'est que deux décennies plus tard que la conscience planétaire intégrera la notion de développement durable. Si nous voulons d'une Haïti meilleure, commençons dès aujourd'hui. Décidons-le ici même et maintenant même, et nous la verrons dans vingt ans, à moins que ce soient nos enfants ou les enfants de nos enfants. On n'a plus de temps à perdre avec des leaders qui ont raté leur temps !!!

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