Mobilisation et violences contre le budget Moïse-Lafontant

Publié le 2017-09-12 | Le Nouvelliste

National -

Jovenel Moïse a eu son premier test politique et social, mardi. Quelques jours après la ratification de la loi de finances 2017-2018 par le Parlement, une manifestation a drainé des dizaines de milliers de participants, issus des différents secteurs de la vie nationale (syndicats, organisations populaires, étudiants, chauffeurs de taxi-motos, regroupements politiques, etc.). La manifestation, qui a eu plusieurs points de rassemblement, a débuté de manière pacifique et dans une ambiance de carnaval sur la route de Delmas. Des manifestants en ont profité pour dresser des barricades de pneus enflammés le long de cette artère très fréquentée. Ils s’en sont pris aussi à des posters de Jovenel Moïse.

Tout se déroulait en l'absence des agents du CIMO qui, d’habitude, assurent la sécurité en ces circonstances. Les forces de l’ordre ont été aperçues aux environs de 13h, a l’intersection de Delmas 75 et de la route de Delmas. Une poignée d’agents, une dizaine environ, ont fait usage de gaz lacrymogène et de canons à eau pour disperser la foule qui n’avait cessé de grandir au fil des heures.

Après l’intervention de la PNH, Delmas était à deux doigts d’être comparable à une zone en guerre. Les protestataires ont vandalisé tout ce qui se trouvait sur leur passage. Ils ont brisé des pare-brise de véhicules, lancé des pierres sur des magasins de la zone, incendié des véhicules, trainé poutres, pierres et carcasses de tout objet sur la route. Les agents de la PNH dépêchés sur les lieux ont eu toutes les peines du monde à rétablir l’ordre. Les gens couraient dans tous les sens. La situation, amorcée à Delmas, s’est généralisée dans le centre-ville de Port-au-Prince. Des barricades de pneus enflammés ont été érigées à Nazon, Lalue, l'avenue Martin Luther King, Turgeau, rue Oswald Durand, avenue Magloire Ambroise, rue Pavée, grand-rue, etc. Des véhicules ont été incendiés à Turgeau, à l'avenue Christophe, à l'avenue Lamartinière (Bois-Verna), etc.

Des victimes réagissent

Des pierres ont été lancées en direction de plusieurs entreprises à Delmas et à Port-au-Prince, notamment une succursale de la Unibank à Delmas 71, une succursale de Delimart à Delmas 32, la compagnie Digicel, l’hôtel Marriott, le cabinet d’avocats d’Aviol Fleurant, etc.

Parmi toutes les voitures endomagées sur la route de Delmas figure celle du chanteur de la formation Vwadèzil, Fresh-La. Celui-ci se trouvait dans un studio d’enregistrement au moment où tout a dégénéré alors que son véhicule était garé à l’extérieur. L’artiste, qui s’est illustré, au cours de cette décennie, par son engagement et ses chansons à la fois satiriques et incisives, s’est dit très attristé par sa mésaventure. « J’ai grandi dans les masses défavorisées. Je me dresse toujours contre les souffrances infligées à cette classe. Aujourd’hui, j’étais au studio en train d’enregistrer une chanson qui dénonce ce que le peuple endure actuellement.

Si on avait annoncé que cette manifestation prendrait cette tournure violente, je ne serai resté chez moi. On avait dit que cela allait être pacifique. Et maintenant, je suis victime », déplore-t-il. S’il dit comprendre la frustration des manifestants, Fresh-La invite « ses frères » à rejeter la violence. Car, argue-t-il, celle-ci n’épargne personne. « Je sais que c’est par erreur qu’on s’en est pris à ma voiture. Cela ne va pas affecter mon engagement aux côtés de cette catégorie », a-t-il fait savoir, imputant cette réaction de la population à la loi budgétaire proposée par le gouvernement.

Deux voitures garées devant le cabinet d’Aviol Fleurant, membre du gouvernement actuel, ont été également incendiées. Sur Facebook, l’homme de loi a dénoncé une tentative d’incendie de son cabinet. « Si servir son pays fait du citoyen un martyr, c'est que la République vaut beaucoup pour ce serviteur accroché à l'objectif de voir son peuple sortir de la peur et de la misère. Je suis chrétien. A ce titre, je pardonne aux "innocents", manipulés et guidés vers mon manoir professionnel, mon cabinet, pour me signifier leur haine des vertus humaines et sociales. Mes sympathies aux propriétaires des véhicules incendiés! Mes sympathies aux victimes de cette journée de terreur, écrit celui qui dirige le ministère de la Planification et de la Coopération externe. Il demande que la justice « agisse avec la dernière rigueur contre les ennemis de la République et ceux du peuple haïtien ».

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Jovenel Moïse et le Parlement haïtien dans la ligne de mire des manifestants

Les manifestants de ce mardi ont lancé des propos hostiles à l’endroit du locataire du Palais national, Jovenel Moïse et des parlementaires qui le supportent. Certains, chauffés à blanc, ont même menacé de reproduire l’exemple de l’incendie du parlement paraguayen en avril dernier au Parlement haïtien. « Jovenel Moïse, au cours de la campagne, nous a promis de la prospérité. Maintenant, avec la complicité du Parlement, il est en train de nous surtaxer. Ce budget ne passera pas », assène un manifestant. L’ancien candidat à la présidence Moïse Jean Charles, qui a convoqué la manif de ce mardi, invite le président de la République à s’abstenir de la promulgation de cette loi budgétaire telle que ratifiée par les deux chambres. « J’avais proposé à Jovenel Moïse de publier le budget si le peuple n’était pas sorti en grand nombre pour dénoncer son projet. Maintenant devant l’évidence, il ne pourra pas publier ce document dans les colonnes du Moniteur », estime-t-il. MJC a dénoncé l’intervention musclée de la PNH mettant fin à la marche. Il a annoncé une séance d’évaluation ce mercredi avant d’appeler à de nouvelles manifestations.

Le secrétaire d’Etat à la Sécurité publique réagit et promet des poursuites judiciaires

Dans une note de presse publiée en fin d’après-midi, le bureau du secrétaire à la Sécurité publique condamne « avec la dernière rigueur les actes de violence et de vandalisme perpétrés durant la manifestation qui s’est déroulée ce mardi dans la zone métropolitaine. Le bureau tient à exprimer son soutien aux victimes et affirme sa fermeté face à ces actes inacceptables tout en soulignant que les dégradations volontaires commises feront l’objet de poursuites judiciaires avec condamnation de leurs auteurs », peut-on lire dans la note portant la signature du secrétaire d’Etat, Léon Ronsard Saint-Cyr. « En vue d’éviter la répétition de pareils actes et de garantir la sécurité des vies et des biens, le bureau assure la population que des dispositions seront prises par les autorités établies », conclut la note.

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