La musique konpa regorge de talents; manquent l'union, la vision et l'argent

REGARDS

Publié le 2017-09-04 | Le Nouvelliste

National -

En 1975, deux groupes, deux styles, dans deux continents, ont connu des succès qui auraient dû propulser le konpa au firmament des rythmes mondiaux reconnus. Tabou Combo était numéro 1 du palmarès français avec "New York City''. Coupé Cloué triomphe, lors d'une tournée en Afrique avec son konpa manba proche de la rumba et du soukouss... C’était providentiel !

Malheureusement, tout le monde était occupé à vivre sa petite solitude, ces ouvertures béantes n'ont pas eu les suites nécessaires. Or, en tant que genre musical, la destination est commune, même si les voies peuvent être différentes. Les victoires de Tabou et Coupé Cloué, bien gérées, auraient pu servir de tremplin pour créer une niche plus large à la musique haitienne.

Barclay a voulu rééditer l'exploit avec Tabou et l'album, "The Masters". Mais le tube "inflacion" n'a pu faire mieux qu'une quinzième place. L'aventure avec Bossa Combo s'est révélé de son côté un feu de paille. Il est évident que le talent des musiciens ne suffit pas pour se faire une niche confortable dans le marché international. Réussir dans la cour des grands est un travail d’équipe. Le musicien, en plus d’être appuyé par le public local, a besoin de l'encadrement de promoteurs chevronnés et d'investisseurs croyant en la potentialité du produit. D'abord, les musiciens doivent être prêts à s’épauler et à collaborer entre eux, sous un ou plusieurs label, avec une stratégie bien élaborée garantie par le financement des mécènes et des investisseurs. Pourtant, Tabou et Coupé Cloué récidiveront leurs succès aussi spontanément, au Panama et aux Antilles, pour la bande a Herman et en Colombie pour l'Ensemble Select.

La Salsa s'est imposée au début des années 70, à New York, en même temps que la musique haïtienne faisait ces premières armes. Bien sur, nous n'avions pas, comme eux, le poids du nombre. Les pays latinos, regroupaient un marché de dizaines de millions d'individus fédérés par une langue commune, l'espagnol. La stratégie haïtienne aurait pu se bâtir autour de la francophonie, en Europe, aux Antilles et en Afrique, pour s’étendre au reste de la planète. Kassav et de nombreux artistes du Zouk utiliseront cette démarche avec un succès retentissant dans les années 90.

Dans le milieu latino, œuvraient de nombreuses maisons de disque indépendantes semblables à Marc Record, Mini Record et Anson Music, dans notre communauté. Une alliance salutaire entre l'homme d'affaires, italo-americain Jerry Masucci, et le génial arrangeur et musicien dominicain Johny Pacheco qui donnera un des plus grands label de l'histoire de la Salsa; FANIA RECORDS. L'argent, la vision, la concorde entre artistes musiciens ont donné naissance à la marque SALSA. Concerts, Films, Danse ont été des outils marketing consacrés à sa promotion.

Cela vaut la peine de jeter un regard sur les grandes lignes de l'explosion de ce rythme et de faire le parallèle, avec ce qui aurait pu être ou devrait être le destin de notre propre musique nationale, le konpa si, seulement si l'esprit de solidarité traversait nos sociétés, en Haïti, comme en diaspora.

D'abord, Fania racheta ses concurrents, la plupart des grands artistes devenaient sous sa coupole, au fil des années, constituant une écurie de rêve. Attendez que je vous rappelle quelques noms: Willie Colon, Cheo Feliciano, Hector Lavoe, Ruben Blades, une certaine Celia Cruz... les surdoués du Latin Jazz, Eddie Palmieri, Ray Barreto, Mongo Santamarria... J'arrête l'énumération pour vous laisser essouffler... Et imaginez, que dans les années 70-80 que nos genies, du Skah Shah, Djet X, DP Express, Tabou Combo, Scorpio, etc. réunis et financés pour créer et se produire dans les meilleures salles de spectacles...

Dix ans après sa création, Fania voulut donner un essor à la musique latine. Le public semblait prêt. La conscience latine aux États-Unis s'affirmait. La fierté avait besoin de s'exprimer. Les patrons de Fania et les personnages influents du milieu Salsa programment une affiche, jamais vu, dans leur courte histoire.

LE 24 AOÛT 1973, FANIA ALL STARS au YANKEE STADIUM...

Le stade se remplit jusqu'à 40 000 personnes. Concert historique! Objectif atteint. Le plus grand coup marketing de la Salsa qui donna à ce genre musical son passeport pour la planète entière. Certes, les musiciens présents sont rentrés dans l'histoire mais ce fut une ouverture pour tous les salseros qui, jusqu’à nos jours, ne cessent de profiter de ce coup d’éclat. Cote musical, permettez moi de vous rappeler une chanson que j'ai vendue sur différents albums à Melodisque, en version live, enregistrée à ce concert : la chanson culte "El Raton" avec Cheo Feliciano et le légendaire solo de guitare Jorge Santana, et oui, le frère de l'autre...Carlos Santana.

Je m'en voudrais de ne pas souligner la performance, non moins, éclatante de Celia Cruz avec " Bemba Colora" neuf minutes de pure salsa.

La "relève", un mot avec lequel nous ne savons pas composer. La plupart des propriétaires de maison de disque haïtiennes n'ont pas su léguer leurs catalogues a un membre de leur équipe. Le génie n'a qu'un siècle. Il arrive un temps où l'on n'est plus de son temps. Il faut passer la maillet à la jeunesse. Cela s'appelle se renouveler. Et c’était valable, même pour un mythe comme Fania.

A la fin des années 70, le disco s’installe. John Travolta danse le "Hustle", dans Saturday night fever. La salsa piétine et recule dans sa popularité. La formule Fania avec une panoplie de vedettes défilant sur le podium, s'essouffle. Les jeunes la délaissent. Jerry Masucci vieillit, il n'a plus le même mordant, sans doute moins affamé aussi. Un autre cerveau émerge, un jeune loup qui a vécu dans la mouvance Salsa des débuts, Ralph Mercado né à New York de parents portoricain et dominicain. Il fut l'organisateur des tournées et des festivals chez Fania.

Ce jeune entrepreneur comprit que la donne avait changé. Puerto Rico n’était plus le seul centre de la salsa. La Colombie, avec Fruko y sus Tesos, El Grupo Niche et Joe Arroyo poussés par le label "Fuentes"; était devenue incontournable. Le merengue dominicain, renforcé par l’État dominicain soucieux d'offrir à sa nouvelle clientèle touristique commençait à gagner ses lettres de noblesse. En 1987, il fonda le label RMM, qui sortit la salsa et la musique latine de New York, pour les amener à travers le monde. Sa seconde révolution fut inspirée d'un succès que vous avez sans doute écouté à plusieurs reprises "Devora me otra vez" de Lalo Rodriguez.

Ce fut la naissance de la "Salsa Romantica" ou "Salsa Erotica". Mercado misera sur deux jeunes qui feront hurler les puristes de la "Salsa Dura"; Jerry Rivera et Marc Anthony. Il avait compris que le public de la salsa s’était rajeuni et féminisé et que la danse salsa devenait une mode qui s’émancipait et qu'il fallait l'accompagner d'une musique qui racontait une histoire qui rapprochait les cœurs.

Rappelez-vous, au sein de la musique haitienne, l'accueil réservé au Konpa "Nouvel Jenerasyon" et aux chanteurs du "konpa love" Alan Cave et Stanley Toussaint. Résistance! Conflits générationnels c'est le monde qui valse avec le temps.

La salsa avait besoin de ce second souffle. Très vite, RMM signera plus de 139 artistes et groupes latins d'horizonn divers. On parle de Oscar D Leon, La India, Tito Nieves, Jose Alberto, Marc Anthony, Tony Vega, pour ne citer que ceux-la. Mais Ralph Mercado oublia le principe de cohésion et d'union qui fait la force des grandes organisations. En 2001, il fit face à la faillite, suite à des poursuites pour non-paiements de royalties... Il vendit son catalogue à Sony Music.

Le eeggae ne serait pas joué mondialement sans le génie de Bob Marley, Peter Tosh, Burny Wailer, et la promotion de Chris Blackwell du label Island qui investit temps et argent. Longtemps après la disparition de la légende, 300 mille albums Bob Marley and the Wailers étaient vendus chaque année.

Ou en serait le soul et la pop afro-américains , sans le génie des Jackson Five, Diana Ross, Stevie Wonder, Marvin Gaye, etc, et le label Motown de Berry Gordie?

Garou, Isabelle Boulay, Hélène Segara, Daniel Lavoie, Bruno Pelletier ne seraient probablement pas aujourd'hui les vedettes qu'ils sont devenus en dehors du Québec, sans le génie de trois grands compositeurs et interprétés tels que Luc Plamondon, Michel Berger et Richard Cocciante qui ont travaillé ensemble L’opéra Starmania et la comédie musicale (qui sera reprise, plus de quinze ans plus tard, cette année) NOTRE DAME DE PARIS...

Le groupe KASSAV est né d'un désir d’émancipation musicale des Guadeloupéens et des Martiniquais après deux décennies de domination du konpa.

La polémique, les inimitiés qui sont monnaie courante dans le milieu du konpa font peut-être vendre les journaux ou alimentent les potins sur les réseaux sociaux mais jamais ne propulseront jamais la musique haitienne hors des ghettos de la diaspora. Tant que les meilleurs d'entre nos musiciens ne pourront produire ensemble et performer sur des scènes communes avec les mêmes instruments. Oubliez l'expansion rêvée et l'industrie proclamée.

Les vedettes haïtiennes peuvent continuer à se déclarer roi des fêtes champêtres, ou prince des bals si cela les amuse. Mais tant qu'ils resteront dispersés sans un projet commun ou même une structure organisée porteuse de leurs visions et revendications, ils seront condamnés à rester en marge du vrai marché, le royaume planétaire.

Réagir à cet article