Rallye Frontière Libre: Nord-Est territoire conquis ou abandonné

REGARDS

Publié le 2017-08-07 | Le Nouvelliste

National -

JOUR2

Excité comme un enfant, je suis prêt à prendre la route. Au lobby de l’Hôtel Roi Christophe, avec d'autres membres, j'attends le reste du groupe qui viendra de l’Hôtel Mont Joli. Il n'est que 8 heures. Plusieurs clients sont attablées, c'est le déjeuner. Le repas le plus important de la journée, disent les diététiciens. L'important c'est d'arriver, tous les jours à manger disent la majorité des Haïtiens.

Le va et vient continu des employés ressemble à une chorégraphie bien répétée. Soudain, dans le cadre de porte qui mène à la véranda, une jeune fille fit son apparition. Un ange passe. Une entrée calculée. Les regards se figent sur elle. Elle le sent. Elle ralentit ses gestes. Elle balaie la salle du regard, scrutant une place vide. Comme au cinéma, le ralenti fait augmenter l’attention et propulse la tension. Je retiens mon souffle, bavant de désirs. Elle s'installe en oblique à six mètres de moi. Elle me place donc dans sa surface de réparation. Le but semble à ma portée. Rater ou réussir, l'histoire d’Haïti; l'histoire de la vie.

Dans la cour, prés du parking, une rumeur se répand. Ils sont arrivés ils sont tous là. Ives Marie, en tête, c’est un nouveau départ. A la poursuite des réalités de l’île, j'abandonne cette créature au corps de rêve. Le cortège s’ébranle en se frayant , nerveusement, un chemin a travers cette foule bigarrée et compacte qui obstrue les rues étroites du Cap. La prudence est de mise. Après plus de deux cents ans, le peuple haïtien qui ne l'a jamais eu facile est au bord de la crise de nerfs. Évitons d’être l’étincelle qui fera tout explosé.

Á notre gauche, tout de suite après la Fossette, environ quatre kilomètres d'une baie qui rappelle celle de Rio. Abandonnée, sale, nue.

Nous nous éloignons de la ville. Notre vitesse augmente. Le paysage semble venir à notre rencontre. "Nap vale terrain" comme disait ce chroniqueur sportif. Seul le soleil semble stable nous suivant, à la trace. 10h et il est déjà haut, dans le ciel. On arrive devant l’Université d’État d’Haïti, campus Henry Christophe. Ce nom fait remonter le tableau, il y a deux heures, de cette femme dans le cadre de porte. Était-elle, réelle? Ou, était ce une de ses loas protectrices qui sont censées accompagnées chaque haïtien, dans une vocation tutélaire du berceau au cercueil? Penser à cette femme redouble les effets de la canicule. Je me sens en feu. Je m'avance de la bâtisse en fredonnant "Chérie benyenm".

Cette Université a servi aux Dominicains d'alibi pour montrer leur bonne foi et leur générosité envers nous Haïtiens. D'ailleurs dans son discours inaugural, le Président Fernandez n'a pas raté l'occasion de rappeler que son pays fut le premier à nous venir en aide, au lendemain du séisme et qui a ouvert sa frontière pour faciliter l'aide et accueillir des milliers de "sans-abris" haïtiens. Bien sur que ce fut une intelligente et efficace opération de charme diplomatique. Puisqu'un an plus tard en 2013, le Tribunal Constitutionnel frappa de dénationalisation, une quantité importante de dominicains d'origine haitienne.

Ceci est la preuve que les gouvernements dominicains veillent à leurs intérêts. Ils ont une politique pensée et articulée en fonction de leur définition de ce qui peut apporter leur bien-être. J'ai la douloureuse impression que de notre côté, il y a absence totale de stratégie. Nous improvisons, au pire nous regardons le train passé. Il y a eu le sursaut des patrons Haïtiens pour l'interdiction de l'importation des 47 produits dominicains, par voie terrestre. Mais il est clair que la cohérence entre le secteur économique et le pouvoir politique, du point de vue institutionnel n'a pas atteint un seuil d’efficacité satisfaisant dans une vision étatique.

Néanmoins, l’Université est un don utile, avec sa capacité d'accueillir, potentiellement, dix milles étudiants. Hélas, il aurait fallu, peut-être qu'on nous la livre, avec le manuel d'instruction, le mode d'emploi comme un jeu électronique qu'un adolescent reçoit à Noël. Jusqu’à présent, nous transformons le campus en terrain d'affrontements pour nos sempiternelles luttes intestines. Les exemples d'un pays étranger construisant une enceinte universitaire pour l'offrir à un voisin ne sont pas nombreux. Que les intentions soient nobles ou intéressées le geste mérite d’être apprécié et disons merci aux Dominicains. J'ai tellement hâte d'avoir l'occasion de dire merci à l’élite haitienne.

Caracol, c’était l'espoir! Cent milles emplois directs et indirects, on nous a promis. En 2017, malgré les avantages de la loi Hope et le dynamisme et l'implication du Directeur Général de la SONAPI, Bernard Schettini, nous atteignons un maigre 27 000 emplois.

Laissons un instant le Parc Industriel, rendons-nous avec le Rallye, à l’arrière de ce magnifique complexe industriel, le plus moderne de la zone, disent-ils. C'est un autre tableau. J'ai finalement vu les mangroves pour lesquels les écologistes tiraient la sonnette d'alarme. C'est important car la faune marine disparaîtrait si leur lieu de reproduction disparaît. C'est logique! Mais vous êtes assez grand pour savoir que si le système capitaliste était logique, l’humanité ne serait pas dans cette M...e.

Tiens, restons dans ce sujet, la M...e. Sur ce vaste terrain oú se tient ce que par défaut, on appelle un village. Les quelques centaines d'humains ( par défaut aussi, vu leurs conditions de vie), y survivent, sans les conditions minimales, eau, nourriture et , tenez vous bien: LATRINES...

Si, si, pas de latrines, il faut d'ailleurs regarder ou vous mettez les pieds car cela se fait a ciel ouvert. La rue le salon du peuple, ses latrines aussi. A côté, les marais salants. Bien entendu ce qui devait arriver, arriva. Sel et selles se sont liés. Le Parc qui voulait encourager la production locale, en achetant leur sel a discontinué ses commandes.

De retour au Parc Industriel de Caracol. Les cameramen s'activent. Tout le monde veut un reportage. Même moi qui ne suis pas journaliste. Ce vieux vendeur de cd, de la rue Rigaud, père de 4 enfants, ancien professeur, économiste de formation, promoteur artistique à ses heures. Je me lance. Aujourd'hui, je ne suis rien d'autre qu'Anderson Cooper. D'ailleurs, ça tombe bien, je suis vêtu d'un t-shirt noir.

Des autobus gorgés de femmes sortent du Parc. L'administration offre un service partiel de transport qui touche moins du tiers des employées. La course a moto aller-simple c'est 50 gdes, 15% de leur salaire journalier, un luxe. C'est comme si vous et moi allions au travail en limousine.

Je regarde l’étendue du site érigée sur des terres cultivables (246 hectares), dans un pays en situation d'urgence alimentaire permanente. Je m'interroge sur la capacité à négocier de nos dirigeants...

Comme je m’apprêtais a devenir Anderson Cooper, une femme allait m'offrir l'occasion. Guerline, son prenom, elle doit avoir 27 ans. Une femme digne, elle s'avance d'un pas sûr mais non agressif. Elle sortit un enveloppe qu'elle me tendit.

J'hesite!

_Bay Jovenel sar pou mwen!

_( Anderson Cooper ne peut pas reculer) perplexe, je prends le papier qui m'est tendu.

_Ba li sar pou mwen, epi di li mesi, tande!

On dirait les instructions d'une Manbo... J'ouvre la feuille pliée. Son talon de paie, les descriptions des retenues à la source et les informations salariales.

Elle travaille tous les jours de la semaine, voila ce que ça donne:

Periode de travail: 10 au 23 Juillet 2017

Salaire Journalier : 300 gdes

Salaire total : 4210 gdes

Deduction totale : 380,91 gdes

Comme ancien professeur, je vous donne un travail de maison. Écrivez moi sur Facebook ou sur alyacacia@hotmail.com pour les résultats. 1)Comment pensez-vous que cette femme peut-elle arriver à vivre avec un minimum de dignité avec un tel salaire?

2) Que feriez-vous avec un tel salaire?

Nous avions passé, 3 minutes à discuter. Elle se sent "trahi" par le Président de la Republique. Elle dit que c'est normal que le "blan" les exploite car il le fait depuis le temps des ancêtres mais le père de Jovenel et son père recevaient les mêmes coups de fouets du même "blan."

Pour la première fois depuis le début du Rallye, je fus triste, bouleversé par ce désespoir mêlé de défi que je lisais dans les yeux de cette femme. a ce moment, j'ai cessé d’être Anderson Cooper. J'aurais aimé être un Frantz Duval, un Roberson Alphonse, un Pierre Raymond Dumas, un Valery Daudier... un véritable journaliste haïtien.

Il est temps d'ouvrir le micro à Guerline et à ces gens qui vivent reclus dans les endroits où nos parlementaires et autres élus ne visitent qu'a l'occasion des élections et des Fêtes Champêtres. A toutes les semaines, nos élus se présentent devant les cameras ou derrière les micros, pour débiter des inepties qui n'ont rien a voir, avec la réalité de ceux qu'ils prétendent représenter. La politique en Haïti ne peut pas se faire uniquement a Port-au-Prince, en veston et cravate, dans les studios des télévisions et de radios. Messieurs et Dames, on n'a beau nous appeler "les Comédiens" mais la vie sur cette partie de l’île n'est pas un feuilleton mexicain... A moins que vous ayez, en secret, un projet de film d'horreur...

Une halte à Fort Liberté, malgré l’état de délabrement du Fort m'a aidée à me remettre de mes émotions. Cette brise qui me caresse le visage, les différentes nuances de bleu marin, le clapotis des vagues, tout cela m'apporte la sérénité de prétendre à une Haïti meilleure, pas pour moi, peut-être pour ma fille de 7 ans. Naïse, tu manques à Papa.

Ouanaminthe me fait penser à une maîtresse délaissée, pire pour sa soeur plus belle, plus enjouée, plus prometteuse... Dajabon. Elles habitent le même quartier. Mais l'une a tous les avantages et l'autre doit se contenter de ramasser les miettes. Mais c'est un peu de sa faute car "tout fanm se fanm" mais hélas "gen fanm ki pa kon valè fanm yo"

L'Union Européenne signa au Palais National, en 2012, un document stratégique de la reconstruction d’Haïti, fixant les PRIORITÉS de la coopération entre l'UE et la République d’Haïti. Une enveloppe de 100 millions pour différents projets. Parmi ces priorités le programme d'appui aux infrastructures dans le corridor Nord, Ouanaminthe-Dajabon.

J'ai beaucoup de peine a comptabiliser les résultats tangibles sur Ouanaminthe issu de cette coopération. Je ne sens pas que les intérêts du peuple haïtien ont été discutés. A l’école de la coopération l’élève Haïti semble avoir été malade durant les examens ou a fait l’école buissonnière. Les gouvernements haïtiens ne sont pas les seuls à blâmer. Ou sont les associations industrielles et patronales? D'ailleurs, parmi eux figurent les premiers clients des Dominicains.

L'exemple, le plus frappant c'est cet édifice majestueux qui abrite le marche transfrontalier à Dajabon. Les biens s’échangent et le stockage se font dans cet édifice, du cote dominicain a l'avantage des commerçants et négociants de ce pays. Aucune alternative haitienne, comme si le commerce était conçu dans un esprit de sens unique ce qui continuera a mener l’économie haitienne dans un cul de sac.

Dans le texte du jour 3, je vous parle du traitement des haïtiens à la frontière, de la Théorie de Maslow et de la cohabitation sur la ligne frontalière... En attendant, faites vos devoirs, à partir du salaire "mini homme"de Guerline...

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