Rallye Haiti-Saint Domingue: zone frontalière, qui dirige mon pays?

REGARDS

Publié le 2017-08-02 | Le Nouvelliste

National -

Le Rallye que je m’apprête à vous raconter est un mélange de témoignages et d'analyses sur trois jours. Un condensé que j’espère fidèle à ce buffet d’émotions consommées en ce week-end du 28 au 30 juillet. Je comptais trouver des réponses mais j'en suis sorti avec plus de questions. Comment peut-on laisser à la dérive un si beau pays qui nous a été confié par quelques affranchis et une masse d'esclaves analphabètes? Comment se fait-il que les constructions les plus grandioses datent du début de notre existence de nation? Qui dirige Haïti?

Jour 1.- Le départ

Nous sommes une quarantaine d'adultes éparpillés dans une quinzaine de véhicules. Un cortège nuptial: Haïti et la République dominicaine convolent en justes noces. Non! Je préfère la métaphore des sœurs siamoises qu'aucune opération qu'elle fusse du meilleur chirurgien, sous le couvert patriotique ou politique, ne peut séparer. Liées pour l’éternité, à moins d'un cataclysme planétaire. Elles sont indépendantes mais inséparables! La mort de l'une entraînerait la perte de l'autre. Comme la couleuvre, l'une a beau se mordre la queue, elle ne réussira pas à l'avaler. Elles sont deux mais, pour survivre, elles doivent apprendre à agir dans l’unité.

L’unité n'est pas la similarité. Il n'existe aucune contradiction entre l’individualité et l’unité. De même que les différences n’entraînent pas des divisions et ne mènent pas automatiquement aux conflits. Au fait, la fraternité entre les peuples est naturelle. Les guerres sont l’œuvre de minorités puissantes issues des religions ou groupes d'individus qui attisent la haine à leurs fins personnelles.

Nous roulons déjà depuis un bon moment. À la cime du morne-à-cabri, Port-au-Prince s’étend comme un tapis à nos pieds. Cette ville se répand comme une tache d'huile. Après avoir entamé une avancée dans le Sud, vers Mariani, elle marche à grandes enjambées vers la Côte-des-Arcadins, à l'assaut de Cabaret.

Nous pénétrons la région du Plateau central, les vues panoramiques se succèdent, on dirait des cartes postales grandeur nature.

Ives Marie Chanel fut le concepteur et l'organisateur de ce rallye. Une merveilleuse aventure pour découvrir la réalité des zones frontalières et d'y comparer les conditions d'existence des deux peuples. C'est aussi une remontée dans l'histoire pour retracer les exploits historiques qui ont forgé ces deux nations. La consolidation de l’amitié entre les deux peuples fut également, au menu. Nous avancions, l'air conquérant, avec une forte conviction et le zeste de folie propre aux grandes idées.

Ce rallye fut un message d'ouverture. La main tendue vers l'autre. Nous sommes tous autres, dans les yeux de celui qui est notre vis-à-vis.

Après avoir dépassé Thomonde, Hinche n'est qu'à une enjambée. On dit que les femmes de cette région sont couvées dans une bouteille de Coca-Cola. D’où leur allure svelte et leurs rondeurs bien à leur place. Une halte s'impose, on ne peut pas traverser la ville sans une pensée pour ce héros de la résistance, face aux Yankees, Charlemagne Péralte...

Passé la jonction Cerca-Cavajal, le rallye ralentit. Le tronçon de route qui devrait relier Hinche au Cap-Haïtien, financé en partie par les fonds PetroCaribe, fut un chantier abandonné. En mars de cette année, le Bureau de communication de la Primature annonça une promesse de 45,3 millions d'euros pour la construction de l'axe routier Hinche-St-Raphaël.

Le Plateau central est l'une des trois régions agricoles du pays. Il a fallu attendre 2009 (205 ans après l’indépendance) pour désenclaver partiellement ce grenier, grâce à un financement de l'UE, en fin de règne de Préval. Avons-nous le sens de la priorité?

Avant d'arriver à Pignon, où nous ferons notre halte-dîner, nous traversâmes une trentaine de kilomètres, sans trace d'institution étatique, hormis un poste de police et un bureau de Casec à La Pila, oú j'ai fait la connaissance de charmantes gamines de 4 à 6 ans qui s’approvisionnaient en eau de l'une des nombreuses fontaines installées par une ONG. Dans leur innocence, elles étaient persuadées qu'il s'agissait d'une gracieuseté du chef de projet , M. Smith. Normal, très jeune. Nous remplaçons le Père Noël, par des messies... pour s'accrocher après quelques désillusions électorales à Jésus aidé des

missionnaires américains.

Pignon est une commune traversée par la nationale 3. Elle est située à 45 km du Cap-Haitien. Son potentiel touristique est liée à l'eau. De nombreuses rivières et cours d'eau la baignent. Bassin-Soleil, Bassin-Coco, Bassin-Digo, Bassin-Cloche, Bassin-Maïssade, Petite-Calebasse, Passe-Cayimite, la rivière Gouape seraient autant de lieux de pique-nique, accessibles aux touristes, si seulement si le réseau routier le leur permettait.

Après Ranquitte, on retrouve, tout de suite à Dondon, les mêmes problèmes d’accès routier en traversant ces villages. Quel a été le processus d'urbanisation de la République? Nos villes et villages n'ont pas de personnalité. Le contexte institutionnel défaillant laisse d'ailleurs aux voyageurs une douloureuse impression d'abandon. Combien de villes avons-nous construite depuis l’indépendance?

Nous traversons le pont Limite qui relie St-Raphaël à Dondon, autrefois délimitation des zones frontalières entre les Français et les Espagnols, sur la rivière Bouyaha. L'eau potable est un luxe, dans une région, pourtant, où le liquide n'est pas rare. Absence de l’État, ce pays n'est pas gouverné. La beauté des mornes, le sourire tendre des enfants qui nous regardent et le regard interrogateur des parents nous attendrissent. Les motos-taxis font de bonnes affaires, elles vont plus vite que l’âne. Mais, à certains endroits, le bon vieux quadrupède est le meilleur ami du paysan. Son pire ennemi, les chefs de Port-au-Prince

Dondon est l'autre versant de Milot. Le côté moins connu, sans doute à cause de l’état des routes. Mais c'est un autre joyau oublié. Comme il est à 560 mètres d'altitude, la température y est agréable, mais sa renommée tient de sa tradition Taïnos et ses multiples grottes environnantes dont le fameux Voûte à Minguet, lieu d'histoire, de cultes et de traditions. Et le visiteur non avisé se fera surprendre par une vue inusitée, la Citadelle Laferrière de dos, en contre-plongée. Trompeuse, elle semble être à un jet de pierre.

L'habitation Ogé et Fort-Michel sont autant d'attractions qui ne demandent qu'a être présentées aux publics haïtiens et internationaux. À côté d'initiatives louables mais ponctuelles des organisateurs de festival à Dondon, qui se chargera d'un plan de développement touristique cohérent et intégré de cette région magnifique?

Après un saut à Milot, trop tard pour se rendre à la Citadelle. C'est l’entrée au Cap-Haïtien, 12 heures après avoir quitté Port-au-Prince. La tête remplie d'images captées, d'angoisses reçues, d'informations partagées, d'espoirs forgés... c'est le repos du guerrier. Fatigué mais excité à l'idée que demain l'aventure se poursuit. Le Nord-Est sera sillonné, avant de poursuivre le rallye «nan Panyòl»... Le Jour 2 aura son lot de surprises et de ses «Zinformations».

Merci Ives Marie.

A demain...

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