Jean-Claude Fignolé par Lyonel Trouillot

Bloc-notes

Publié le 2017-07-12 | Le Nouvelliste

National -

Encore un autre, un grand, qui s’en va, comme si tarissaient « les dernières gouttes d’homme » d’une génération, comme si la Grand'Anse, et le reste du pays avec elle, n’en finit pas de voir la mort lui enlever ses fils, illustres, anonymes, poètes, agriculteurs… Jean-Claude Fignolé ne pouvait pas se satisfaire d’une seule vie pour agir dans les multiples et successives zones d’intérêt qui l’ont attiré. Journaliste, critique d’art, critique littéraire, enseignant, responsable d’institution scolaire, armateur, producteur agricole, homme politique, analyste politique, activiste dans le culturel et le social… Si la mort n’était pas venue soudain mettre fin à son besoin de faire et de penser, il aurait sans doute trouvé autre chose dans quoi s’investir avec passion. Avec Frankétienne, René Philoctète et quelques autres, il avait, dans les années soixante-dix et quatre-vingt du siècle dernier, symbolisé la qualité et le dynamisme de la vie littéraire en Haïti. A l’étranger, la presse ne parlait pas d’eux. Pour l’écrivain d’un pays pauvre, l’exil peut servir de valeur ajoutée. Ils s’en moquaient et leurs façons d’être et de faire ont enseigné à ceux de ma génération qui les ont fréquentés à l’époque, que Port-au-Prince aussi était une capitale. Ses textes critiques, en particulier ceux sur Roumain et Philoctète, étaient d’une modernité incroyable et sortaient des vieilleries de la critique impressionniste. Pour Jean-Claude, il y avait toujours quelque chose à penser dans l’impensé même de l’œuvre littéraire. C’était un grand critique. Un critique-écrivain. Car le travail d’analyse et l’interprétation ne se passaient pas d’un travail sur sa propre écriture. C’était un lecteur qui nous instruisait en nous procurant lui-même un immense plaisir du texte. Et ceux qui ont été ses élèves savent-ils la chance qu’ils ont eue d’avoir pour professeur un homme qui savait de quoi il parlait et voulait les rendre moins bêtes, loin de la crasse des lieux communs ! Son œuvre de création. Elle aussi pensée. Un premier roman, « Les possédés de la pleine lune » dialoguant ave le réalisme merveilleux et l’hypothétique spirale, l’un des grands romans des cinquante dernières années. D’autres romans à vocation plus expérimentale. Car, pour Jean-Claude, il y a toujours quelque chose à chercher, un autrement à expérimenter. La mer. Il l’aimait tant qu’il demandait aux autres- par exemple à moi, petit port-au-princien- « que sais-tu d’elle ? pourquoi te mêles-tu de l’aimer ? » En même temps, il adorait conduire les gens vers elle. Une fois, lors d’un voyage en Martinique, entrant dans la mer, il m’a dit : « Et si nous nagions vers l’infini ? » Je croyais à une plaisanterie. Et puis je l’ai regardé faire. Il paraissait pouvoir nager sa vie… Et j’ai compris que la légende qui voulait l’avoir vu sauver tel officier de la noyade n’était pas fausse. Sa Grand'Anse, bien sûr. Avec son compère René il aimait dire que tous les Grandanselais étaient fous et qu’eux-mêmes n’échappaient pas à la règle. Il ne manquait jamais d’humour. Pas celui de l’indifférent, mais celui de l’homme impliqué. Il n’a jamais joué au saint. Toujours dans les démêlés de la vie active, essayant de poser des actes, conduire des affaires, contribuer au vivant. Je ne sais pas si les notions « écrire bien », « écrire mal » ont un sens. Jean-Claude, dans un essai, un roman, un simple article de journal, avait le souci « d’écrire ». De produire un langage qui se réclamait tel et ne se permettait pas de laisser-aller. L’écriture, jamais, n’est une langue ordinaire. Fignolé le savait, l’appliquait, le vivait. Voilà un terrien, actif, sanguin même, futé, malin, accueillant, intrépide et rigoureux comme penseur, activiste à ses heures, fièrement grandanselais, haïtien et universaliste, qui, sans doute serait mort en mer s'il avait pu choisir sa fin. ……………. Les miroirs d’un Conseil, c’est sale : trente-cinq gourdes d’augmentation. Dans quel miroir se regarde-t-on dans ce Conseil des salaires ? Et dans quel miroir regarde-t-on la misère des autres ? Si le second est aveugle, l’image que renvoie le premier doit être repoussante.

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