Samedi 30 décembre 1965 : Shleu Shleu, Cabane Choucoune...

REGARDS

Publié le 2017-06-22 | Le Nouvelliste

National -

1965, c’était l’époque où l'on se déplaçait chez ses copains pour faire la conversation. Les rares voitures sur nos routes à l’époque ne pouvaient provoquer d'embouteillage. Aucun déplacement, dans l'aire métropolitaine, ne pouvait dépasser plus d'une vingtaine de minutes. La classe moyenne étant dans une homogène intimité, elle n'avait aucune réticence à circuler en taxi "ligne" et en "camionnette" Peugeot 404. La télé noir et blanc , faisait une timide apparition. Le sport, le cinéma, la musique étaient les principaux loisirs de la jeunesse. L'argent était rare . Mais on avait abondance de temps, tellement il fallait le tuer. On écoutait la musique à profusion et on en jouait également. Les groupes de quartier pullulaient. Citons quelques-uns parmi les plus célèbres : Les Papillons jaunes, Les Copains avec Boulo Valcourt, Les Légendaires de Delmas, Les Shelbè de Jacky Duroseau et des frères Eugène du Canapé-Vert, le groupe des Corvington, Les Manfouben qui deviendront les fameux Shleu Shleu de Serge Rosenthal et Tony Moïse. Certains disent qu'ils étaient près d'une cinquantaine dans la zone métropolitaine. La plupart n'existaient que le temps d'une chanson. Les années 60 ont changé la face du monde. La dictature dans le tiers-monde, la menace nucléaire en Occident donnaient l'impression furtive que l'on vivait avec la Mort aux trousses. Il ne fallait faire aucune concession à l'ennui , d’où cette apparente recherche insouciante du plaisir. Port-au-Prince surfait encore sur la vague déferlante de touristes des années 50 de l'exposition du Bicentenaire. Et Duvalier savait qu'une ville qui danse ne se révolte pas. Cette apparente vivacité, quoique ponctuée de périodes de tumultes et de couvre-feu, donnait au pays une allure de paix. La majeure partie de la classe moyenne entra dans une bulle d’où elle commença à sortir que vers la deuxième moitie des années 80... La programmation nocturne de Port-au-Prince donnait tous les soirs, au moins, une grande occasion de danser, dans les clubs et hôtels branchés : -Lundi, hôtel Olofson -Mardi, Sans-Souci Hôtel -Mercredi, hôtel Montana -Jeudi, El Rancho -Vendredi, Villa Créole -Samedi, Cabane Choucoune La musique est omniprésente. La jeunesse veut se démarquer. Le Konpa de Nemours est dilué. Nous assistons à une refonte esthétique. Une couleur instrumentale nouvelle, épurée, électrique voit le jour. Deux guitares, une basse, la rythmique marquée par le tambour et la batterie un saxophone ou un accordéon. C'est la génération Yéyé. Mais aussi la montée en puissance de la Bossa Nova dont l'influence dans le jeu des frères Jean-Baptiste est frappante dans le premier album des Shleu Shleu, avant le changement d'orthographe. L'histoire des Shleu Shleu, je ne l'ai pas vécue, j'avais 4 ans, en 65. C'est le sympathique Franky-Jean Baptiste qui me la conta, Sergo Rosenthal eut la gentillesse de m'apporter quelques précisions. Tout a commencé, fortuitement, lors d'une rencontre avec Jacques Vabre. Une invitation à un jam ne se refuse pas. Tony ,Sergo, Clovis St-Louis, Milot Toussaint, les frères Jean-Baptiste se réunirent pour des sérénades. À l’époque, privé de saxophone, Tony Moïse grattait la guitare. À l’arrivée de Serge Rosenthal qui habitait l'avenue Makandal, il reprendra son instrument de prédilection... Le groupe se compléta, peu a peu. Dada Jacaman est un personnage central des Shleu Shleu. Un grand amant de la gent féminine qui le lui rendait bien,et un fanatique malade de Konpa Dirèk. Il fit "dekabès"à la ruelle Waag, chez les Vabre. Il tomba sous le charme d'une jeune femme qui habitait la zone et fut envoûté par ce jeune groupe qui y répétait et qu'il baptisera plus tard Shleu Shleu. Une onomatopée qui désignait, selon lui, le bruit des pièces de dominos qu'on brassait, sur la table. Dada connaissait tout le monde et il avait des amis partout. Très vite, il obtint des petites occasions dans les baptêmes, les mariages et autres activités mondaines pour ses jeunes protégés. Le succès du groupe mêlé au flair de l'homme d'affaires fit accélérer les choses. Dada rêva en grand, rien de moins que la conquête de Port-au-Prince. Nemours Jean-Baptiste et Wébert Sicot sont au sommet de leur art. La Capitale leur est conquise. Les Shleu Shleu font leurs armes dans les kermesses estudiantines et honorent, durant les vacances, des contrats qui les font jouer devant un public qui les apprécie. Dada Jacaman, grand fan et ami du maestro Nemours, à l'insu des jeunes musiciens, obtiendra de ce dernier, la permission de faire jouer le groupe, durant la pause de l'Ensemble Nemours Jean-Baptiste, dans son fief à Cabane Choucoune. Ce fut un mythique samedi 22 décembre 1965. Probablement, pour ne pas les stresser, après une prestation à Villa Créole, ce n'est que dans le véhicule que Dada leur annonça son plan. Près du rond point, à côté du marché de Pétion-Ville, il achète un "5 Etoiles" et après une bonne rasade de Barbancourt, la mission fut dévoilée. Et les voyant s'approcher , jeunes, timides... surtout, peu nombreux. Une poignée de musiciens au lieu des quatorze que comptaient l'Ensemble Nemours Jean-Baptiste, il s'exclama ; " Sa se yon mini jazz..." Ce nom restera accolé à tous les groupes Konpa qui suivront... Et l'histoire s’accéléra. Les musiciens montèrent sur le podium et entamèrent une composition de Los Diplomaticos, un bolero. Le saxophone alto de Tony Moïse déchire Cabane Choucoune. Il y met son âme dans chaque phrasé musical. Et le son purifié des Shleu Shleu l'accompagnant montait en apothéose jusqu'aux oreilles des couples qui, le temps de le dire, se précipitèrent sur la piste pour profiter de cette sonorité nouvelle. Le groupe enchaîna avec une pièce de Fausto Papetti. Comme une jeune fille qui s'est laissée séduire trop vite, la foule recula vers leur siège, laissant la piste à demi-remplie. Et...1, 2, 3,...4... Tony Moïse entame les premières notes de leur succès " Vacances". "Vakans gen de plezi ke nou pa sa konpran, sitou le w nan Shleu Shleu Tout tan se yon pwogwam tout tan se yon ti bal Bebe tonbe ploge, granmoun ap siveye " Koule bweson Koule bweson koule bweson. Avant la fin du premier couplet, les chaises se vident et la piste est littéralement prise d'assaut. Tony souffla comme s'il avait ingurgité un tonneau rempli de miel. Rosenthal, un des plus talentueux et généreux guitaristes, qui a su adapter son jeu à la mesure de Tony, afin que ce dernier s'exprime et mène la chanson. Ses rifs écourtant ses passages comme un acteur donnant de courts phrasés pour permettre de plus longues répliques de son partenaire pour le plaisir du public. Et lorsque vous écoutez n'importe quel disque des Shleu Shleu, vous avez l'occasion d’apprécier une panoplie de variations dans la base rythmique qui donne envie d’écouter et de réécouter les pièces inlassablement. Les Shleu Shleu, cette légendaire formation musicale, n'aurait peut-être pas dépassé le stade de formation de fêtes de salon. Mais la personnalité de Serge Rosenthal, l'esprit d'ouverture qui animait les jeunes du groupe passionné de recherches musicales, tant locales qu'internationales, ont fait d'eux le prototype du Konpa jusqu'à la seconde moitié des années 70. Ce 30 décembre qui les a placés devant un public béat de satisfaction, après une prestation de six à sept morceaux , fut une date mémorable. Sur place,spontanément, des propositions leur ont été faites. Lucienne Beauvais, propriétaire du fameux magasin chez Cienne, à la rue des Miracles, leur offrit d'animer, pour elle, un bal le 2 janvier 1966. Jusqu'en 1970, deux albums seront produits. "Haïti mon pays" et "Haïti terre de soleil", on peut leur reprocher les textes à l'eau de rose qui alimentaient ces albums. On peut regretter l'absence de traitement des chorales. Mais l’émotion et la spontanéité qui se dégageaient de cette musique sont la marque de leur authenticité. Rendons-leur les hommages d'avoir su s'associer à un compositeur comme Frantz (Kiki) Wainwright qui nous offrira des classiques comme "Haiti mon pays", "Haïti terre de soleil", "Baiser d'adieu"... Kiki, bien sûr, était un grand poète. Ces textes courts et incisifs taillaient la réalité haïtienne et les présentaient comme dans un polaroïd. On peut dire que ce sont les plans rapprochés qui l’intéressaient. Dans les détails, il nous emmenait à la réalité globale. En un tour de phrase, il vous décrivait un jeu de ronde qui présentait toute la sensibilité pudique des fillettes haïtiennes de l’époque. Un texte sur le "jwèt mab" ou le "monte kap" vous plongera dans l'impétuosité de l'univers masculin emmena jusqu’à vos narines ce goût âcre de la puberté et la violence contenue de sa fougue. J'encourage nos jeunes musiciens à revisiter cet artiste dont la vie est un assemblage organisé de musique, danse, théâtre, et de poésie. De nombreux groupes sortiront du lot en cette période. Ces jeunes musiciens qui devaient combattre les préjugés parentaux et les critiques acerbes des autoproclamés experts du Konpa, pour se consacrer à leur passion. Les Loups Noirs, Tabou Combo, Les Ambassadeurs, Les Fantaisistes, aucun d'eux n’était pris au sérieux par cette classe de nostalgiques du temps des Jazz des Jeunes ou des big band de la trempe des orchestres de Nemours ou de Sicot. Plusieurs se rabattront d'ailleurs sur Septentrional et son rythme de feu. Je vous promets de revenir, dans la période marquant le 62e anniversaire du Konpa, le 26 juillet, avec la suite de la saga des Shleu Shleu, cet orchestre-phare. Je camperai le portrait des personnages clés du groupe, avec l'aimable collaboration de ceux et celles qui ont fait l'histoire. En attendant, je vous souhaite bonne fête de la musique...

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