Jovenel Moïse promet d’électrifier Haïti 24 sur 24 en 24 mois

Jovenel Moïse se donne entre 18 et 24 mois pour électrifier Haïti 24/24. Vœux pieux et bien plus, disent ceux qui craignent que ce président pressé, habité peut-être par une vision « fast and furious » du développement, ne creuse davantage le déficit public à travers des centaines de millions de dollars de subvention à l’ED’H, compagnie publique en faillite que personne ne peut ou ne veut réformer.

Publié le 2017-06-19 | Le Nouvelliste

National -

Le président Jovenel Moïse n’a pas sourcillé en annonçant, lors de son passage la semaine dernière à Miami, qu’il se « donne entre 18 et 24 mois pour qu’Haïti ait du courant électrique 24 sur 24 ». Au pays où la capacité installée n’atteint pas 300 mégawatts, accessibles à moins de 30 % d’une population de plus de 11 millions d’habitants, « Nèg Bannann nan » veut changer la « matrice énergétique ». Pour des raisons économiques, la priorité est à l’énergie solaire, l’éolienne, l’hydroélectricité, la biomasse et le gaz naturel comme combustible, a expliqué le président de la République partout où il prend le micro. Jovenel Moïse a chanté les funérailles du mazout et du diesel. Il a fermé la porte aux investisseurs intéressés aux énergies fossiles comme combustible. Les orientations, a-t-il soutenu, ont été communiquées aux producteurs privés qui vendent du courant électrique à l’ED’H. « Notre besoin aujourd’hui est de plus de 1 gigawatt, soit 1000 mégawatts. Notre capacité installée, entre la puissance fournie par les IPPS et les centrales de l’Etat ne dépasse pas 290 mégawatts. Nous avons à peine 25 % de nos besoins », a indiqué Jovenel Moïse, qui veut doter le pays d’un « réseau électrique national ». Pas un morceau de réseau comme celui inauguré par l’ex-président à vie Jean-Claude Duvalier dans les années 1970. « Nous avons besoin en tout de 600 km de réseau interconnecté aux 16 grandes villes et à dix départements », a dit Jovenel Moïse, évoquant trois études réalisées entre 1977 et 2016 par des Allemands, des Américains et des Français de l’EDF. Les trois indiquent, a-t-il expliqué, qu’il faut un coût moyen de 250 millions de dolllars pour 500 km de réseau haute tension, 4 100 km de réseau moyenne tension pour tout le pays. L’État donnera soit une concession ou fera un partenariat public/privé pour construire ce réseau national, a indiqué le président Jovenel Moïse, qui veut avoir un coût compétitif pour le kilowatt/heure dans les zones industrielles du pays. En République dominicaine et à la Jamaïque le coût est entre 14 et centimes le kilowatt/heure contre 24 à 25 centimes en Haïti. « On ne pourra jamais attirer des investissements », a déploré le président Jovenel Moïse, accroché aux décrets du président Michel Martelly pour le secteur de l’énergie. « La promesse du président Jovenel Moïse d’électrifier Haïti 24 heures sur 24, impossible à réaliser, témoigne de son ignorance du secteur. Il ne suffit pas de lire des fiches », a souligné un acteur du secteur. Combien coûte une centrale fonctionnant au gaz naturel ? Où sont les facilités pour stocker le gaz naturel ? Combien de temps cela prendra pour construire ces facilités ? Une fois la concession obtenue de l’État pour la construction de ces infrastructures, combien de temps cela prendra-t-il pour mobiliser les investissements ? Comme tout produit, le prix du gaz naturel est-il exempt de fluctuations ?, se demande cet acteur. « Tout le monde voudrait produire plus et gagner plus d’argent mais avec le désordre ambiant dans la gestion de l’ED’H, chaque mégawatt produit va augmenter le défit de l’État », a-t-il dit, soulignant que la volonté politique pour mettre de l’ordre à l’ED’H n’existe toujours pas. La construction d’un grand réseau national pour transporter l’énergie produit dans de grands centres de production éloignés n’est pas la bonne méthode. Mais pour cela, il faut s’asseoir et discuter de ces questions stratégiques pour l’avenir de la nation dans le cadre de la conférence nationale, a expliqué cet acteur. Le journal a appris que des partenaires internationaux d’Haïti observaient le président Jovenel Moïse avec une certaine appréhension et un déficit de compréhension de ses initiatives dans le secteur de l’énergie. « Je sais que pour la BID et la Banque mondiale, les positions n’ont pas changé sur la nécessité de réformer l’ED’H pour que le Trésor public n’ait plus à injecter plus de 200 millions de dollars chaque année dans une institution publique en faillite chronique. Actuellement, l’ED’H perd un million de dollars par mégawatt chaque année. Donc, s’ils ajoutent 300 mégawatts, ils perdront 300 millions de dollars supplémentaires et cela coulera le budget», a confié, off the record, un coopérant étranger, proche du dossier, qui ne voit toujours pas d’effort pour augmenter le niveau de facturation, de recouvrement, de réduction des pertes techniques. « Ces partenaires d’Haïti sont en faveur d’un partenariat public/privé dans un cadre transparent, compétitif. Mais pas avec l’ED'H au milieu. Cela ne permettra pas à la situation de s’améliorer sans une réforme majeure de cette institution. L’ED’H ne peut plus être le régulateur, le producteur, le distributeur en charge de la commercialisation du courant. Il y a trop de conflits d’intérêts », a indiqué ce coopérant. Le président Jovenel Moïse agit de manière informelle. Il doit savoir qu’il n’y aura pas d’investissement sans un cadre légal clair. « Les décrets sur le secteur pris sous Martelly, acheminés au Parlement, ne sont pas encore des lois. Je ne vois toujours pas de réforme au sein de l’ED'H. Ce n’est pas le président Jovenel Moïse mais le régulateur du secteur qui, le cas échéant, doit faire des appels d’offres », a mitraillé un autre coopérant, qui souligne que la promesse du chef de l’Etat d’électrifier le pays dans 24 mois est tout simplement irréalisable. Si l’on veut sectionner et donner des parts à des gens, c’est toujours possible. Mais dans le cas où l’on veut développer le secteur de l’énergie, même quand on s’y prend bien, cela prendra entre six et sept ans pour faire les mises en place. Il faut autour de 400 millions de dollars pour installer une centrale de 200 mégawatts. Avec route d’accès et autres dessertes. Cela prend du temps pour installer des lignes de 220 et 230 kilovolts pour évacuer le courant produit. Quand va-t-on les installer ? Où va-t-on faire passer les câbles à haute tension ? Quid de la durée de l’expropriation quand il faudra le faire ? Combien de temps durent des études d’impacts environnementaux ?, a égrené ce coopérant, qui regrette les actions souvent non planifiées des autorités haïtiennes.

Réagir à cet article