Roman/ Makenzy Orcel

L’Ombre animale, une déstructuration du réel

Livres en folie « Un bon livre doit être la hache qui brise la mer gelée en soi », disait Frantz Kafka. Paru sous les presses des éditions Zulma, L’ombre animale, de Makenzy Orcel, l’un des invités d’honneur à la 23e édition de Livres en folie cette année, semble s’inscrire dans la perspective de l’auteur du Procès.

Publié le 2017-05-16 | Le Nouvelliste

Culture -

Makenzy Orcel a publié, chez Zulma, en 2016, l’Ombre animale, son dernier titre en date. Ce roman de 335 pages se présente, avant tout, comme un procès. Une forme de plaidoyer. Le discours d’un mort sur la mort. De l’autre. De l’humain. De l’individu. Et du désir de vivre. Vivre dans un village où l’existence en elle-même est loin d’en être une. C’est un hymne à la vérité siégeant à l’origine du chaos où l’auteur tente, malgré lui, de désacraliser un imaginaire figé où les faits bousculent le réel immédiat. Le tout, dans une démarche de pèlerinage au cœur d’un trou noir. Même le phrasé du texte tient ses distances au schéma classique de narration. En peu de mots, à travers ce roman, Makenzy Orcel semble vouloir porter le discours d’une certaine déstructuration. Déjà, le livre s’ouvre sur un suspens et se présente comme un choc pour le lecteur. Une forme de « sous-réalisme ». Un refus systématique du réel. Une remise en question. Jamais un cadavre exquis n’a osé tenir un tel discours. Une énonciation portant à la réflexion, à la méditation sur soi. Une histoire qui, pour lui (le narrateur), n’en est pas une. Une histoire qui, dans une certaine mesure, ferait penser à la pipe de René Magritte. Même dans sa décomposition, ce cadavre-narrateur, cette femme parle à un père, cause avec un frère, et réfléchit sur une existence supérieure à la sienne, une divinité. Cette femme, dans sa sensibilité, même après son grand voyage, dit sa préoccupation avec un souffle proche de la physique quantique. Elle pense l’autre, même au-delà du réel. Et l’invite à comprendre que l’existence dans ce village est loin d’être réel. Un village où la mort a perdu son sens tragique. Ce roman qui n’est pas une invite aux lecteurs à côtoyer des personnages narrateurs, un cadavre « exquis », Makenzy Orcel, la divinité et tout le reste. C’est une suite de situations existentielles conduisant dans les coulisses de l’insoutenable permanence du vécu et de son essence déroutante. Ils tentent d’y échapper pour se réfugier dans un ailleurs certain. Un ailleurs au croisement de l’espace et du temps constituant le fondement même de toute vie. Aussi, échappent-ils à toute tentative du plus averti des lecteurs de les cataloguer. Quand on entre dans un livre de l’auteur des Immortels, il faut laisser dehors tous nos acquis de lecteur. Aussi paradoxale de cela puisse paraître, le coinvité d’honneur de Livres en folie ne parle pas de la mort physique de l’humain ou de l’individu. Avec ses paragraphes-fleuves, Makenzy Orcel adopte près de trois signes de ponctuation pour rythmer son texte en invitant le lecteur à trouver son propre cadence: la virgule, la parenthèse et le tiret. Il ne respecte pas les principes de lettres majuscules au début des phrases. Il les place quand le besoin se fait sentir. La ponctuation comme topos de créativité. Une stratégie narrative pour porter un discours qui interpelle l’espace-temps. C’est un désordre ordonné pour réorganiser le réel. L’Ombre animale semble être le procès d’une ville où le chaos semble vouloir anéantir la part d’humanité en chaque individu. Un roman à relire.

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