« MOI, TOUSSAINT LOUVERTURE » de Jean Claude FIGNOLE

LES SURPRISES DU GOUVERNEUR

Par Pierre CLITANDRE

Publié le 2004-12-28 | Le Nouvelliste

Culture -

Il y a un grand malaise dans le domaine littéraire haitien.C\'est une sorte de silence qui ressemble à un mépris dissimulé. Autrefois, la parution d\'un livre attisait l\'esprit critique des uns et des autres. Non point pour encenser l\'écrivain d\'un secteur ou un ami d\'un camp social.Mais plutôt pour animer un débat, comprendre les mouvances de l\'écriture et, par un effort intellectuel, sortir des routines de l\'indifférence. Aujourd\'hui, par les effets pervers des individualismes et du refus d\'élever la réflexion, le livre vit une détestable solitude sur les rayons des librairies. Les passionnés de la lecture y jettent un rapide coup d\'oeil. Non motivés par la critique,ils sont très peu ceux qui achètent un exemplaire pour porter plus haut la flamme subitement allumée... Le roman de Jean-Claude FIGNOLE, « MOI,TOUSSAINT LOUVERTURE » ne mérite pas ce mystérieux mutisme. Parue pourtant en une période où toute la société haitienne se cherche des repères, cette oeuvre devrait être au coeur non seulement d\'une actualité littéraire passionée, mais aussi susciter un grand intérêt chez les historiens et hommes politiques qui découvriraient, dans ce texte dense par son témoignage posthume, les dimensions d\'un homme et les déceptions d\'un Gouverneur mort sur un vil grabat, dans une cellule glaciale du Fort de Joux. Je suis à ma deuxième lecture de ce roman. L\'écrivain a réussi le tour de force de lier, sans raideur didactique ou par la facilité du patchwork, la documentation historiographique et la lyrique de l\'imaginaire. Voilà enfin un Toussaint presque deshabillé sous le regard du lecteur qui se fait, par les nuances intelligentes et subtiles du récit, un voyeur impénitent dans une espèce de « cabinet des signes », comme le dirait le poète Paul Claudel. Le Précurseur, l\'homme des grands exploits, est comme placé en demi-teinte pour laisser en lumière celui que la cellule a réduite à une sorte d\'introspection douloureuse pour son orgueil mais dont la véridique humilité nous apprend beaucoup sur ses intimités, ses passions,sa lumineuse « laideur », ses pertes de mémoire et ce rire caverneux qu\'il jette, à chaque occasion de rappel de tragédie, de lâcheté ou de trahison,sur son destin comme une décapante ironie. De l\'apothéose crépusculaire de sa naissance à cet homme emprisonné qui déclare avoir « détesté sa mère », nous avons devant nous un domaine d\'investigation qui toucherait aussi bien à la Psychanalyse qu\'à la mentalité captive coloniale pour comprendre l\'ascension de cet « avorton rachitique ». L\'absence de tendresse affective maternelle a-t-elle poussé l\'Homme de Bréda à avoir une passion excessive pour les chevaux? Y a-t-il transposition de sentiments ou un désir sexuel caché qui, de la femme à la bête, nous vaudra l\'émergence d\'un totem historique? Le romancier suggère ce lieu clos où Freud y verrait toute une logique de substitution. L\'histoire étant un véhicule, un Equus, on peut déduire que les blancs du texte de Fignolé laisse des marges à des annotations scientifiques plus appuyées. Par exemple, quand Toussaint révèle que son « affection pour les bêtes est une forme perverse de la rudesse », il y a là une séduction particulière où se mélangent la haine et la tendresse. D\'éblouissantes théories peuvent s\'articuler à ce niveau pour tenter de faire le jour sur les causes profondes du caractère politique de celui qui se considérait comme « le Premier des Noirs ». LA PIERRE QUI SONNE « L\'autobiographie fictive » de Fignolé est beaucoup plus séduisante quand elle glisse, entre des faits historiques connus, des anecdotes plus intimes d\'un Toussaint dont on se réjouit qu\'il savait résister à la tentation. Au cours d\'une messe à l\'église des Gonaïves,une femme connue s\'approcha du prie-dieu du Gouverneur. « Je relevai la tête, la surpris, dit Toussaint, à me contempler avec des yeux qui osaient dans le lieu saint ne pas cacher des intentions de péché. Le corsage qu\'elle portait s\'échancrait sur sa poitrine, dévoilait le galbe voluptueux de ses seins... » Par contre, c\'est aussi le même homme qui, par calcul politique en vue de relever un ancien défi épidermique, accepta de se laisser aller aux plaisirs interdits avec la jeune fille d\'un blanc qui vendit au Nègre la virginité de sa progéniture en échange de faveurs matérielles que le Gouverneur pouvait lui donner. Il y a là le passage le plus émouvant du texte de Fignolé. Le romancier laisse imaginer ces scènes de délire ou de vengeance au bout desquelles la jeune fille, découvrant sa grossesse, se pendit pour ne pas mettre au monde un batard. Imaginez un Louverture mulâtre ! « C\'eut été une farce de l\'histoire ! », ricane Toussaint. Le livre de Fignolé révèle aussi les relations de Toussaint avec le culte vodou. Celui qui a été un grand croyant, un chrétien qui a si bien compris la Passion du Calvaire qu\'il avait accepté de mourir pour la cause de la Libération Nègre, avait surtout appris que les croyances de ses compatriotes dans l\'enfer colonial ne doivent pas être traitées de pratiques primitives. Une manbo nommée Cécile lui avait donné une pierre qu\'il gardait toujours dans sa poche. A n\'importe quelle distance, la manbo faisait sonner la pierre quand elle avait besoin de Toussaint. N\'avons nous pas là l\'ancêtre du cellulaire ?... Finalement, entre la Bible qui écrit que celui qui se consacre au Bien sera toujours entouré par « l\' armée céleste »et la voyante Cécile qui précise à Louverture que les loas seront toujours à ses côtés même dans la solitude, la différence n\'est pas trop grande ! L\'historiographie conventionnelle s\'est un peu étendue sur les miraculeux talents de guérisseur de Toussaint Louverture. On nous rapporte sans trop de détail qu\'il savait les vertus des feuilles. Mais,c\'est « l\'autobiographie fictive » de l\'auteur des « Possédés de la Pleine Lune » qui nous apprend que le Gouverneur de Saint Domingue avait aussi le don d\'ubiquité. Une jeune fille dans une rue sur le point d\'être écrasée par les chevaux d\'une carrosse aurait vu Toussaint s\'interposer entre elle et les bêtes en furie qui cabrèrent face à la lumière de la brusque apparition...L\'homme de Bréda était à des centaines de kilomètres de la scène ! LE FEU DE LA CHEMINEE... Sur le motif du dialogue posthume, l\'écrivain se veut être un « scripter » des paroles du vieux prisonnier. A certains endroits, il prend un peu de distance pour découvrir les contradictions dans la narration des événements et se demander si le grand homme, accablé par l\'humidité et le dénuement, n\'est pas devenu sénile ou gaga. Le récit, par ce procédé de la mémoire consumée, ne peut que suivre un rythme anti chronologique. Le caractère du Grand Griot l\'emporte sur le précis méthodique. Le mutisme du « scripter » nous a fait perdre des moments de grande intensité romanesque par un dialogue serré avec le vieux prisonnier. Le premier se placerait dans le présent comme le résultat d\'anciennes erreurs, tandis que le deuxième se justifierait ou regretterait d\'avoir posé des actes hypothéquant l\'avenir des générations futures. Cette dynamique de train a manqué au texte. Il n\'est pas interdit à un visiteur si privilégié d\'être coléreux face à Toussaint à qui il décrirait l\'insalubrité, l\'anarchie, l\'orgie morale, le nihilisme, le désir d\'autorité, la catastrophe démographique, les désastres de l \'environnement pour entendre la réponse de l\'homme fort de la plus riche colonie de l\'époque. C\'eût été une lumineuse révélation de l\'entendre dire, dans l\'inconfort de sa cellule: Moi aussi, ils m\'ont délabré le corps et cuisiné mon âme ! Le passionné d\'histoire chez Fignolé l\'a emporté sur les grandes lyriques de la création. Au lieu d\'être un ajout revu et corrigé des textes d\'historiens, MOI, TOUSSAINT LOUVERTURE introduirait de nouvelles dimensions au roman historique. Les longs monologues du Précurseur seraient entrecoupés par de subtiles descriptions de la prison, par des accès de déréliction du « haut-parleur » de notre conscience collective, par les enjeux de la mémoire cherchant le feu qui manque dans la cheminée... Les incursions dans le présent dramatique n\'ont pas manqué dans l\'oeuvre. C\'est le Précurseur qui conseille un sens poussé de la discipline et du travail,une espèce d\'acèse moral pour sortir du bourbier. Comme si l\'écrivain, par peur d\'inventer une école de la vertu, se laissait aller à l\'éloquence et à l\'anecdote, le texte se refuse à la proposition parce que, dit-on, existentialisme et autre théâtre à la Samuel Beckett nous ont appris la vacuité de l\'écriture et qu\'il ne sert plus à rien de chanter à la Corneille le patriotisme exalté des Horaces ! Le culte de l\'ordre ne peut être réduit à l\'appel désespéré aux colonels. Il est un travail de rectitude à faire sur soi, manu militari !... Or, on se réclame du Précurseur dans la « société civile » comme dans les milieux politiques sans des repères de principes qui, véhiculés ici et là comme son cheval nommé Le Vif Argent, devraient intégrer une dynamique nouvelle vers une modernité citoyenne dépouillée des superstitions et autres retards mentaux qui nous sclérosent. Ce projet est à la portée de l\'écriture avant d\'être un comportement politique. « L\'Autobiographie fictive » de Jean Claude Fignolé s\'était donnée la marge nécessaire pour être en même temps iconoclaste, en renversant les mythes creux et propagandistes, que porteuse d\'une nouvelle architecture mentale de vertu, de discipline et de prudente tolérance. Qui mieux que le Père Précurseur peut nous corriger! Depuis que le désir a envahi notre âme, le luxe est venu nous perdre et nous ne nous passons pas l\'étincelle de la lumière ! Le récit de Jean Claude Fignolé est un livre contre l\'erreur. Par sa tentative de rectification et son propos de vérité, il est douloureusement conjoncturel. Car la vraie stabilité n\'est pas à chercher derrière les chars qui circulent dans nos rues et les hélicoptères qui survolent la capitale. Elle est dans le feu patriotique éteint en nous par la frénésie du gain facile et la pulsion de l\'aisance matérielle. L\'image historique du Précurseur agonisant dans la pauvreté en sa cellule humide ne peut que nous troubler! La culpabilité d\'avoir fait un repas totémique avec le Père ! C\'est cette poussiéreuse beauté qu\'il faut restaurer. Dans la ville et dans nos coeurs. « J\'ai survolé deux siècles d\'histoire, dit le Précurseur, qui m\'ont donné la certitude de mes propres mutations. » Face à la séduction d\'une telle phrase, le doute n\'existe plus sur notre mission.

Pierre CLITANDRE Auteur
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