Margaret Mead Film & Video Festival

Pleins feux sur "Madanm Ti Zo" à New York

Kaufmann Theater, American Museum of Natural History, 13 novembre 2004. Haïti, ce bout d'île bercée par la mer des Caraïbes, étonne, ne cesse d'étonner le monde. Par la force de sa culture, son art, son histoire truffée de légendes, de hauts faits d'armes et de sang. "Madanm Ti Zo, un film éponyme du cinéaste américain David Belle sur une matronne, pour sa grande première aux Etats-Unis a été acceuilli par des fusements d'applaudissement mêlés de stupéfaction d'un public multi-racial, excité, brûlé de curiosité. « Madanm Ti Zo » est le deuxième d'une série de six films basés sur le thème : « tradition, mémoire, sagesse ».

Publié le 2004-11-22 | Le Nouvelliste

Culture -

Il était 1 :00 PM quand les premières images de « Madanm Ti Zo » ont été projetées sur le grand écran de la salle obscure de Kaufmann Theater. Le film commence par un double arc-en-ciel sur la baie de Jacmel . Entre terre et ciel, terre et mer. Ce ciel et cette mer d'un bleu turquoise devant lesquels l'étranger tombe toujours à genoux, les bras tendus, pour exprimer l'immensité de sa joie d'être à mille lieux des mégalopoles tels que New York, Paris, Londres, Moscou, etc. Telle mère tel fils David Belle, dont la mère, Antonia Belle, a été membre à plusieurs reprises du jury aux Oscars et cinéaste à la fois , a fait montre d'un sacré oeil de sphinx dans la réalisation de ce documentaire de 66 minutes qui s'inscrit dans le genre « cinéma-vérité » . Il laisse parler le personnage qui n'est pas forcément un acteur amateur, voire professionnel . Mais, juste quelqu'un qui a quelque chose à dire pour la santé de la tradition, de la mémoire, de la sagesse d'une Haïti laissée pour compte, à la dérive qui se meurt jour après jour. Au propre et au figuré. M.Belle , dans sa démarche artistique, technique, a su maîtriser et ceci, avec charme, l'espace et le temps. Temps d'une époque, de l'éternité. Le parfum des choses et des hommes d'une époque. Espace ouvert où l'objectif du chasseur d'images et le sujet entrent dans une parfaite symbiose. Pourtant aucun scénario n'a jamais été élaboré au préalable. Dialogues et monologues font corps dans un seul élan de coeur et de complicité. « Où as-tu déniché cette actrice pour incarner le rôle de la matronne », a demandé le journaliste d'une station de radio new-yorkaise BAI à M. Belle au cours d'une interview après la projection. « Nulle part, c'est elle la vraie matronne ! » a-t-il précisé, amusé. Madanm Ti Zo, une virtuose Madanm Ti Zo, de son vrai nom Madeleine Desrosiers est née le 22 mars 1905 dans la Vallée de Jacmel à 3 heures de l'après-midi, un mercredi, finit-elle par révéler, comble de cette taie mystérieuse posée sur sa vie. Car, selon elle, le Mal existe. Cette vieille paysanne qui marche sur ses 99 ans bien sonnés et qui aura un siècle dans 4 mois garde encore toute sa lucidité et son sens de l'humour. « C'est la grâce du grand maître », déclare-t-elle au cours de son pourparler avec le public . « Je suis une femme bénie , je ne suis pas née de la dernière pluie», continue-t-elle tout en prisant vigoureusement son tabac qui ne la quitte jamais. Matronne, médecin-feuilles, Madanm Ti Zo vit dans une vétuste case au toit couvert de vétiver qui fait office de clinique à l'autre côté de la Grande Rivière de Jacmel depuis bien des lustres. Là, de 8 heures à 5 heures PM et du lundi au samedi, elle reçoit ses patients venus des quatre coins de sa bourgade et du pays, même de l'étranger. Car sur les murs de sa case-clinique on peut voir les photos de ses nombreux visiteurs comme seul relief de souvenir. Tout a commencé à Petit-Goâve, à l'hôpital de cette ville où elle était internée, souffrant de tuberculose. Après sa guérisson, elle y est restée . le métier arrive, lentement. Elle a entre temps appris à observer, scruter la lune pour les jeunes filles en fleur et à aimer les femmes enceintes. « J'ai suivi par la suite plein de séminaires en vue de parfaire le peu de connaissances que j'avais acquises ». Madanm Ti Zo, dans sa bourgade laissée à elle-même, Carrefour Pingouin, oubliée de tous les gouvernements, est gynécologue, pédiatre. Vu la précarité et l'absence de soins de santé dans les milieux rural et urbain, la « grande » majorité des filles et fils d'Haïti poussent leur premier cri entre les mains de ces femmes dites sages, dans la chaleur de leurs doigts graciles et habiles. Cette dichotomie ville/campagne y est pour beaucoup de chose. D'où d'ailleurs l'objet de la grande stupéfaction de ces étrangers venus pour voir le film de M. Belle. « Tu es une leader , une leader !», lui lâche tout de go une femme noire assise au fond de la salle. « Incroyable ! » s'écrit un homme entre deux âges qui porte un béret sur le chef. Madeleine Desrosiers alias Madanm Ti Zo, en dépit de ses minces moyens matériels, a toujours fait preuve d'une femme de grand coeur. Les images du film en témoignent largement. « Je prends ce qu'elles me donnent et quand elles me disent qu'elles n'ont rien du tout, je les laisse partir », martelle- t-elle tout en jouant avec son pouce dans lequel, d'après ses croyances, son pouvoir de guérison se dissimule. Le festival ... Le « Margaret Mead Film & Video Festival » est le plus grand espace aux Etats-Unis ouvert tous les mois de novembre aux films documentaires produits par des cinéastes étrangers, venus des cinq continents. Il est fondé en 1977 par le Musée Américain d'Histoire Naturelle pour honorer la mémoire de l'anthropologue et cinéaste Margaret Mead à l'occasion de sa 75ème année et du 50ème anniversaire du musée. Cette année, le festival est dédié au cinéaste-éthnologue français Jean Rouch qui vient de disparaître à jamais dans un accident de voiture au Niger à l'âge de 87 ans. Dans le cadre du projet de promotion du festival pour les films projetés, « Madanm Ti Zo, le jeudi 19 novembre, a été vu par toute une classe d'étudiants en Cinématographie de Marymount Manhattan College. Cette pratique ne devait-elle pas, à cette ère des hautes technologies médicales, s'inscrire dans le folklore? Ou pourrait-on parler de l'horreur qu'a la nature du vide ? Hasard ou une route à sens unique, inévitable, un tunnel pour l'haïtienne des sections rurales ? (ENCADRE) Né en 1972 à New York, David Belle vit entre Jacmel et Manhattan. Il est présentement vice-président de Crowing Rooster Arts, Inc, une compagnie de production là pour défendre les droits humains et promouvoir la préservation des traditions culturelles à travers le cinéma et la musique. Il a collaboré à la production de pas mal de documentaires et à l'âge de 22 ans a co-produit, filmé et monté son premier long-métrage titré « Haïti : Coup de grâce ? » qui a fait le tour du monde. En 2001, David Belle a reçu le prix Alfred I. Dupont Columbia Awards sans oublier les quatre autres pour son film « ABANDONNED the betrayal of America's immigrants » . En outre, il est membre du Conseil de Direction du Centre d'Art de Jacmel, co-fondateur du festival Film Jakmel et membre du Comité de Sélection à Columbia University's Graduate School of Journalism Dupont Awards.

Marvin Victor marvinvictor@lenouvelliste.com New York, novembre 2004 Auteur
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