Burkina

Le français sans larmes grâce au mime

TOPO MONDE

Publié le 2004-10-27 | Le Nouvelliste

Culture -

(Syfia Burkina) Joindre le geste à la parole. Grâce au mime, de petits écoliers burkinabé peinent moins pour passer de leur langue maternelle au français. Une méthode efficace mais exigeante pour les enseignants. *** De loin, cela ressemble à un jeu de rôles, et c'en est un. La scène ? L'ombre d'un néré géant. Cinq instituteurs font office d'acteurs et de public. Le metteur en scène, un formateur chevronné, veille à la bonne représentation de la pièce. À l'affiche : l'art d'enseigner le français à partir des acquis des langues locales et du mime. Celui qui joue le rôle du maître se tient debout près d'un tableau recouvert d'un tissu adhésif où sont collés divers dessins : un village, un champ sous la pluie, un élève trempé, une classe... La leçon du jour porte sur la pluie. Simulant son cours, quelque part dans une école d'un village du fin fond du Burkina, le maître articule distinctement et lentement ses mots, de façon quasi théâtrale. Il accompagne aussi ses propos de grands gestes. Pour dire "toi", il pointe le doigt sur un de ses collègues ; pour "vous" il ouvre les deux mains et les tend en avant. Tout en prononçant "nous", il fait un grand geste circulaire censé les inclure tous, lui et le reste de l'assistance. Dans la chaleur moite de septembre, à la veille de la rentrée scolaire, la vaste cour de l'association Tin Tua prend des allures d'atelier-théâtre. Basée à Fada, dans l'est du Burkina, cette Ong régionale fonde son intervention sur les langues nationales comme outil de développement. "Nos langues nationales ont un potentiel que nous avons toujours négligé par mimétisme et complexe", dit Bapougouni Lompo. Ce linguiste, chargé de la formation des formateurs à Tin Tua connaît sur le bout des doigts cette méthode particulière d'enseignement du français, appelée banam nuara. Le terme vient du gourmantché, la principale langue de l'est du pays, et veut dire "la connaissance éveille". Expérimentée depuis 1991 dans la région, ces initiateurs la présentent comme une réponse aux énormes difficultés qu'éprouvent les enfants à apprendre la langue de Molière. Le passage du gourmantché, mooré, bobo, fulfuldé... au français étant parfois vécu dans les zones rurales comme un véritable traumatisme. Méthode audiovisuelle La méthode, qualifiée d'audiovisuelle, innove par bien des côtés. "Les élèves écoutent dans le but de s'exprimer et ils voient ce qu'ils écoutent. Car on construit tout sur des images, des objets qui leur sont familiers pour nous faire comprendre", explique un des enseignants-acteurs, en recyclage. La place particulière accordée à la gestuelle ne doit rien au hasard. "Chaque milieu a sa façon particulière de dire telle ou telle chose par des gestes. Nous partons de ces observations. On accompagne cela par la phonétique pour apprendre à parler correctement le français", expose Lompo. Le mime, aussi riche soit-il, peut-il rendre compte de la complexité du réel ? Cette question ne trouble pas le linguiste qui se fend d'un grand éclat de rire : "Le mime est une source inépuisable. Et il faut l'adapter au contexte. Par exemple, un peu partout au Burkina, semer c'est faire le geste de se courber et de mettre quelque chose en terre. Or ici, on se tient debout et on fait le même geste. Nous cultivons de cette façon et les enfants le savent. Donc quand vous faites ce geste, ils savent que vous voulez dire semer. Quand vous leur apprenez le mot semer, ils associent le mot au geste". Des enseignants motivés La méthode Banam nuara alterne langues nationales et français dans le programme scolaire, en fonction des classes. Elle se base sur un transfert progressif des connaissances de la langue maternelle vers le français. Les premières années du primaire, tout l'enseignement, y compris le calcul et l'écriture, se font en langue locale, hormis le français oral. Puis progressivement, le français se substitue à la langue maternelle. Au bout de cinq ans, l'enfant peut déjà se présenter au Certificat d'études primaires (CEP), soit un an de moins que le cycle normal d'études qui est de six ans et le taux de réussite à cet examen (65 à 70 %), est légèrement supérieur à la moyenne nationale. Une méthode efficace certes mais exigeante pour les enseignants, reconnaissent les instituteurs en recyclage. L'un d'eux explique : "Elle demande beaucoup de motivation de la part du maître. Il faut beaucoup travailler à la préparation pour parler moins et laisser les élèves s'exprimer. De ce fait, la méthode forme des gens actifs. Elle incite à la participation et à la prise de décision". Banam nuara tarde à faire tâche d'huile au niveau national. Mais les choses devraient changer. En 2003, le premier au CEP de l'est du pays était un élève issu d'un centre banam nuara. Il a reçu à Pièla, son village, son prix des mains du ministre de l'Enseignement de base et de l'Alphabétisation, venu le féliciter et indiquer la voie à suivre à l'immense majorité des enseignants qui hésitent encore à franchir le pas.

Souleymane Ouattara (Syfia Burkina) Auteur
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