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| Le Chroniqueur Patrick Lagacé |
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Un portrait qui dit vrai
Ca fera toujours mal de lire pareil portrait de son pays. Enfin, à certains. Surtout quand il est dressé par un Blanc, pardon, un étanger. Mais il faut admettre que son papier dit vrai. Haïti : « ce pays est cassé ».
Haïti: Il n'a pas forcé sur les traits. Il n'a pas non plus trop appuyé sur le pinceau. Le portrait que Patrick Lagacé, venu du grand Canada, a dressé d'Haïti, il y a près d'un an, nous réussit à merveille (voir ''Un portrait qui fait mal'', Le Nouvelliste du 4 avril 2008 - Page Économie). Mais c'est dommage que cela n'a pas suffit pour réveiller la conscience collective de nous autres qui avons hérité de la première République noire du monde. C'est dur qu'après un an, ce portrait dressé de nous ne nous a point motivés à faire tomber les masques qui nous enlaidissent.
La pub gratuite
Après un séjour de six jours à Port-au-Prince, ce Québécois, loin d'être le dernier, vient de nous faire une pub gratuite. Une très mauvaise. J'aurais voulu le maudire, ce chroniqueur de La Presse. J'aimerais tant trouver un mobile pour lui cracher au visage la convulsion que son carnet de voyage a provoqué en moi ; vociférer, le traiter de sal raciste ; l'accuser de travailler à la solde des détracteurs qui veulent nous faire payer pour l'acte héroïque de 1804. Mais il dit tellement vrai. Dans un pays où personne ne dit la vérité, pour reprendre Dany Laferrière, qu'il a cité dans son papier, il aurait fallu que Patrick passe plus de temps avec nous. Il aurait tellement trouvé d'autres vérités « amères » à nous lancer au visage.
Dans la rue, comme à la ferme
Ce Québécois s'étonne de voir une marchande ambulante charriant un panier rempli de poulets vivants. Rien de grave, car celle-ci pourrait décider, pour prendre une pause, et ses volailles aussi, de camper sur les trottoirs bordant le palais présidentiel. Personne ne lui aurait rien dit, parce que des marchandes de n'importe quoi, on en rencontre n'importe où à Port-au-Prince. Mais je crains que ce Patrick du Nord, qui débarque pour la première fois dans le rejeton du Sud, se serait ouvert la veine de voir qu'en plein centre urbain, on ne s'ennuie ni ne se plaint de partager trottoirs et chaussées avec des chèvres, des porcs et tous les autres animaux de la ferme.
Pollution sonore ? Ne connais pas
Le chroniqueur est scandalisé par nos chauffards qui, ignorant la notion de pollution sonore, klaxonnent pour saluer, pour aller plus vite... On connaît pire. Car ils le font aussi pour se faire ouvrir leurs barrières, alors qu'ils rentrent chez eux à 2h du matin. Qu'est-ce qu'il se serait fait, ce Patrick, s'il lui venait de prendre place à bord de ces « bwafouye » de Carrefour-Feuilles qui imposent aux passagers leurs milliers de décibels de musique? C'est à éclater le tympan ! Et qu'en montant ou en descendant de ce moyen de transport, on a une chance sur deux de se faire déchirer le pantalon ou la chemise par un clou maladroitement enfoncé.
L'État haïtien ? Abonné absent
Patrick Lagacé prétend que l'État n'existe pas dans la vie quotidienne. Mieux. L'État haïtien n'existe pas. Logique. Sinon on n'aurait pas eu aujourd'hui des constructions dans les ravins de Bourdon, du Canapé-Vert et de Juvénat. Sinon, l'actuel président de la République n'aurait pas eu comme voisins immédiats des bidonvilles. Continuer > |
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Monsieur Lagacé, qu'est-ce qu'il se serait dit s'il savait qu'on possède La Citadelle et qu'on y chie dedans. Qu'il n'y a même pas un pseudo-restaurant où on trouverait à s'acheter une poche d'eau dans les parages de ce que certains lisent être la « huitième merveille du monde ».
De quoi il aurait qualifié l'État haïtien ou les super riches de ce coin de terre, s'il savait qu'on n'aurait droit aujourd'hui qu'à des pans de murs branlants de la Citadelle, si l'UNESCO n'avait pas pensé à le faire rénover. Alors que cette même Citadelle est considérée comme une fierté nationale et comme, si ce n'est pas la plus grande, attraction touristique d'Haïti. Les ruines du Fort Alexandre et du Palais Sans-souci sont des témoignages alarmants de l'inexistence de l'État.
Côté éducation. M. le chroniqueur reproche aux autorités les écoles qui tombent en ruine et le coût elévé de cette éducation. Dommage qu'il n'ait pas eu le temps d'assister aux effondrements en cascade des écoles dans la capitale haïtienne à la fin de l'année dernière.
Il n'a pas pu apprendre non plus que le système éducatif haïtien actuel est une structure faite de « parcoeurisme» et monté de toute pièce grâce à des notions rétrogrades. En plus. Il n'a pas pu surement apprendre qu'ici on enseigne dans une langue que même l'enseignant ne maîtrise pas.
Monsieur le chroniqueur, dans mon pays, mieux, dans la capitale, non loin du ministère de l'Éducation nationale, on s'assoit par terre dans une classe parce qu'il n'y pas de banc. Dans cette capitale où l'on voit autant de Porsche Cayenne, de Mercedes, de BMW, de Range Rover... des élèves passent 6 à 8 heures de temps par jour à suivre les cours, à prendre des notes, ... debout. Mais dans ce foutoir, il faut souligner qu'on y décèle de véritables actes de solidarité. Même si elle fait pitié, cette solidarité. Parce qu'à Port-au-Prince, dans certains lycées ou écoles publiques, un bout de bloc qui tient lieu de banc ou de chaise, se relie entre deux copains, toutes les deux heures.
La pauvreté d'esprit de certains riches ou encore la volonté d'exclure la majorité est encore plus manifeste dans ce secteur. Une perle : des parents d'élèves se plaignent ou vont jusqu'à aller voir des directeurs d'école pour leur exiger d'augmenter les frais et la mensualité. « Car si mon enfant y est, cette école ne doit pas être accessible à tout le monde ».
L'impensable est le plus marquant dans notre quotidien. A 14h. Heure de pointe. Heure pendant laquelle des milliers d'élèves sont dans les rues pour rentrer chez eux, une folle fait une branlette en pleine rue pour un autre fou. Spectacle hilarant où on retrouve dans le rang des spectateurs, écoliers, parents d'écoliers... Le fou prend son pied. Tout le monde est content. Personne n'est choqué. C'est chose normale.
Mon cher chroniqueur du Canada, ce pays est bien « cassé ». Il est dans le fond. Le pire, beaucoup de ses fils et filles n'arrêtent pas de creuser. A ceux et celles qui croient que les bouts peuvent encore être recollés... A ceux et celles qui ne creusent pas l'abîme... l'horloge vient de faire tic-tac. Bon réveil. Bonne révolte.
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Gaspard Dorélien
Manhattan, New York
Février 2009 |
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