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Odette Roy-Fombrun, 90 ans, continue encore à écrire
L'écrivain Odette Roy-Fombrun a déjà publié 50 livres et environ 300 articles de journaux. A quatre-vingt-dix ans, elle continue à écrire et prépare un nouveau roman policier. Rencontre avec ce trésor national.
Haïti: Louis Carl Saint Jean : Au sujet de l'âge, la Bible déclare : « Seuls les plus robustes atteignent 80 ans. Vous avez franchi en juin dernier le cap des 90 ans. Comment avez-vous célébré ce tournant combien important de votre vie ?
Odette Roy Fombrun : Joyeusement ! Avec ma famille et mes amis proches. Ce jour-là, mes enfants ont présenté la Fondation Odette Roy Fombrun pour l'éducation (F.O.R.F.). Ce sera la voie choisie pour concrétiser ma double vision de citoyenne du monde et citoyenne d'une Haïti à transformer par le Konbitisme unificateur.
L.C.S.J : Pouvez-vous partager avec nous votre secret pour garder cette robustesse à cet âge ?
O.R.F : Bien remplir ma journée, sans penser à mon âge, en jouissant pleinement de la compagnie disponible : jeunes, moins jeunes, vieux... Chaque âge ayant son lot de richesses à m'offrir. En résumé, mon souci n'est pas l'âge mais comment remplir ma journée dans le sens de mes options.
L.C.S.J : A quel âge avez-vous découvert votre don de l'écriture ?
O.R.F: J'avais une vingtaine d'années quand monsieur Henri Deschamps père, éditeur en Haïti, m'a remis un projet de livre. J'ai refusé, prétextant que je n'étais pas écrivain. Il m'a remis le document en me disant sur un ton qui n'admettait pas de réplique : vous pouvez. J'ai relevé le défi.
L.C.S.J : Quand avez-vous écrit votre premier livre ? Quel était le titre ?
O.R.F: Le premier a donc été celui écrit sous pression : "Morale et Instruction civique". Je pense que c'était aux environs de 1940.
L.C.S.J : Combien de livres avez-vous écrit jusqu'à ce jour ? Quand avez-vous publié votre dernier et travaillez-vous présentement sur un autre ?
O.R.F : Si je dois compter sans classer, entre livres scolaires, livres de recherches, littérature jeunesse, je peux dire grosso modo environ 50 livres et environ 300 articles de journaux. Je prépare un nouveau roman policier et travaille en équipe la série sciences sociales pour le primaire et un nouveau document pour la FORF.
L.C.S.J : Vous avez écrit des livres d'histoire, de géographie, de civique et morale, mais aussi des romans. Quel genre vous a le plus fascinée ?
O.R.F : Je crois que c'est l'éducation à la citoyenneté dans la philosophie du « konbitisme ».
L.C.S.J : Au début, pensiez-vous que vous alliez passer tout ce temps dans l'écriture ?
O.R.F : Certainement pas.
L.C.S.J : De tous vos livres, en avez-vous un que vous aimez en particulier et un autre que vous regrettez d'avoir écrit ?
O.R.F : Deux livres ont eu pour moi un intérêt particulier. Le premier est : Le drapeau et les Armes de la République. Il répondait au besoin de départager les historiens sur les couleurs du drapeau national. Le second est : L'Ayiti des Indiens, écrit lors de la controverse concernant la célébration par les Haïtiens de ladite découverte par Christophe Colomb. J'avais demandé au gouvernement d'alors au lieu de rendre hommage à Colomb de déclarer cette année 1992 : Année des Taïnos et d'inviter le monde entier à venir chez nous afin de voir les vestiges de la culture taïno et constater les méfaits de ladite découverte. Malheureusement, il n'en a rien été et Haïti a été purement et simplement banni de la route des caravelles. Nos voisins ont bénéficié de toute cette mobilisation touristique de 1992.
Concernant mes écrits, je n'ai aucun regret. Ce que je déplore, c'est que, le temps me faisant la guerre, je n'aurai pas le temps indispensable au « coq bataille » (expression créole équivalent à fougueux) que je suis pour me battre jusqu'à la victoire finale du Konbitisme, dans sa lutte pour la production des richesses indispensables au sauvetage d'Haïti et pour en finir avec l'exclusion de la paysannerie et de la diaspora.
L.C.S.J : Déjà vous avez mentionné à deux reprises le mot « konbitisme ». Pouvez-vous, en peu de mots, nous parler de cette philosophie à laquelle vous tenez tellement ? Continuer > |
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Pour le Konbitisme, on ne bâtit pas avec la misère. Il faut une bataille de production de richesses sans lesquelles les options dans tous les domaines sont inapplicables. En résumé, le Konbitisme prend pied sur une coutume paysanne qui peut se résumer : Faire ensemble au bénéfice de tous et de chacun ; combattre l'égoïsme et encourager la solidarité.
L.C.S.J : Pour retouner à l'écriture, qu'est-ce qui vous a plu et déplu le plus dans le métier d'écrivain ?
O.R.F : Ce qui m'a plu, c'est de pouvoir exprimer mes idéaux constructifs. Ce qui m'a déplu, c'est ma limitation, ou mieux mon incapacité à tout transmettre.
L.C.S.J : Vous faites figure de pionnière dans l'éducation pour avoir ouvert la première école préscolaire en Haiti en 1946. Quel souvenir en gardez-vous ?
O.R.F : Celui d'un devoir accompli, d'une bataille gagnée, car il fallait convaincre les parents que l'éducation préscolaire est une nécessité. Cette bataille a été gagnée, car de nos jours, il n'y a que la misère qui empêche d'envoyer un enfant au jardin d'enfants.
L.C.S.J : Combien d'années avez-vous passé dans l'enseignement ?
O.R.F : Très peu comme enseignante, mais j'ai passé toute ma vie à mettre ma pierre dans le système éducatif.
L.C.S.J : Qu'est-ce qui a changé en 50 ans dans l'enseignement en Haïti ? Quel regard portez-vous sur l'enseignement actuel en Haïti ?
O.R.F : Chaque gouvernement fait des changements, opère des réformes et espère que cela va marcher. Cela ne change pas, car on ne descend pas sur le terrain pour résoudre les problèmes à la base et de la base!
L.C.S.J : Vous aviez connu l'exil sous le règne des Duvalier. Comment aviez-vous vécu votre éloignement de votre terre natale ? Aviez-vous continué dans l'enseignement et dans l'écriture même sur la terre de l'exil ?
O.R.F : Je n'ai jamais cessé de m'intéresser à l'éducation. Exilée, j'ai adressé des documents aux responsables et écrit des livres scolaires dont une Méthode de Lecture.
L.C.S.J : Pouvez-vous nous parler de votre fonds éducatif, le FORF (ex FERF) ?
O.R.F : A 80 ans, j'avais créé un fonds éducatif. Avec l'appui d'un comité, il a fonctionné fort bien pendant 10 ans, offrant du matériel d'éducation civique et des minibibliothèques pour la progression en français. Mes enfants viennent de transformer le FERF en FORF (Fondation Odette Roy Fombrun pour l'Éducation) qui vise aussi à implanter la philosophie du Konbitisme.
L.C.S.J : Quel personnage de l'histoire d'Haïti vous a davantage fascinée ?
O.R.F : Le tacticien, de génie Toussaint Louverture. Esclave, il arrive à gravir tous les échelons pour devenir maître suprême à Saint-Domingue. Il est arrivé à comprendre des puissances colonialistes comme les Etats-Unis et l'Angleterre jusqu'à déjouer leurs plans en présentant à la France, sur un plateau d'argent, la Constitution de 1801 qui créait le Commonwealth français. La vanité de Bonaparte l'a aveuglé et empêché de saisir cette exceptionnelle opportunité.
L.C.S.J : Quelle est la femme haïtienne que vous considérez comme votre modèle ?
O.R.F : Claire Heureuse, la femme de Dessalines dont la générosité a été sans bornes. Je pense que le monde - ou au moins Haïti - devrait lui reconnaître le titre de première infirmière de guerre.
L.C.S.J : Avez-vous jamais eu envie d'arrêter vos combats ?
O.R.F : Oui, en 2004, lors de la célébration du bicentenaire de l'Indépendance d'Haïti. En effet, en 1986, Haïti avait toutes les chances de pouvoir devenir en 2004 le principal centre culturel de la Caraïbe. Elle a raté le coche. J'ai repris le combat avec la conviction que cela arrivera. De même qu'au Congo j'avais lutté pour l'unité africaine, je lutte chez nous pour l'union de tous les secteurs.
L.C.S.J : Pensez-vous à la retraite ?
O.R.F : Pas du tout puisque c'est à l'âge de la retraite que je me suis mise à travailler aux éditions Deschamps.
L.C.S.J : Avez-vous un message particulier à une jeune haïtienne qui souhaiterait devenir un jour une femme écrivain comme vous ?
O.R.F : De savoir, qu'à moins d'être Victor Hugo, il lui faudra mille et une fois remettre son oeuvre sur le métier « polissez-le sans cesse et le repolissez ».
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| | | Odette Roy-Fombrun est l'un des personnages les plus importants de l'intelligensia haïtienne. Elle a vu le jour à Port-au-Prince, la capitale haïtienne, le 13 juin 1917. Elle est éducatrice, historienne, romancière... Elle a fait la plus grande partie de ses études en Haïti. Cependant, selon le site internet « île-en-île », « elle a suivi des cours au Nursery Training School de Boston (1945). Elle fonde la première école préscolaire haïtienne en 1946. Durant son séjour à Cuba (1953), elle suit des cours d'arrangements floraux, et ouvre à son retour au pays le premier shop de fleurs : Tabou, fleurs et parfums...» Le même médium, parlant d'elle, continue : « Membre de la Société haïtienne d'Histoire et de Géographie, elle publie des études dans leur revue et des travaux ayant trait à l'histoire dont : Le drapeau et les Armes de la République, L'Ayiti des Indiens, et un Résumé de Description...de Saint-Domingue de Moreau de Saint-Méry.» Depuis plus de soixante années, Odette Roy- Fombrun met ses connaissances et ses talents au service de son pays. C'est donc avec plaisir qu'Amina fait parler ce monstre sacré de la plume et de la craie haïtienne. |
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(Propos recueillis par Louis Carl Saint Jean)
louiscarlsj@yahoo.com |
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