|
Suite à une certaine dérive observée dans la section "commentaires", Le Nouvelliste suspend temporairement cette section jusqu’à l’installation prochaine d’un système de control d’utilisateur. Cette mesure est prise dans le but de rehausser le niveau et la qualité des commentaires. |
|
 |
 |
| Josaphat-Robert Large |
| |
 |
|
| |
|
|
 |
|
 |
| |
|
|
| |
|
|
| |
Sur les traces de Josaphat-Robert Large
Haïti: Jamais deux sans trois. Ce dicton qui remonte à la nuit des temps s'avère, une fois de plus, d'une parfaite exactitude vis-à-vis de la progression chronologique de l'oeuvre de Josaphat-Robert Large. A la suite de ''Les Sentiers de l'enfer'' (1990), un roman envoûtant et lumineux, l'auteur nous a conduit à bout de souffle et d'images hallucinantes vers ''Les Récoltes de la folie'' (1996). Et, là, explorateur d'un domaine interdit, il nous fait parcourir sans arrêt les méandres de l'irrationnel. Au beau milieu d'une sorte de mentisme qui permet aux idées et aux images de défiler de façon incoercible comme dans un kaléidoscope, se déroule une histoire de déracinement individuel, qui devient, lorsqu'on la comprend, celle aussi d'une expatriation collective. Josaphat-Robert Large, qui provient d'une île magique et tragique, n'a ni le temps, ni le courage et ni l'indécence de séparer l'individu de la société. L'histoire du premier qui emprunte un parcours individuel, une sorte d'odyssée personnelle et intime, s'insère dans l'histoire de l'autre, pourtant une saga collective. On est donc en présence des effets multiplicateurs presque pathologiques d'un monde qui fuit et qui se fuit. C'est, je crois, la problématique existentielle d'une île qui veut transmuer, échapper à son temps et à son milieu délétères et surtout à son histoire répétitive, faite de coupures et de re-coupures cruelles, qui glisse vers un néant catastrophique. Pour se libérer du Thanathos, l'espoir n'est qu'ailleurs ; car, lorsque l'état fait la guerre à la nation, lorsque les individus ont presque tous un casus belli quotidien et permanent les uns contre les autres, ne faut-il pas se jeter dans l'errance interminable, à la recherche de la vie, de la survie, dans une quête monumentale de l'éros?
Vient ''Les Terres entourées de larmes'' (2002) qui apporte une matière inédite avec laquelle l'écrivain se fait démiurge. Il crée sous nos yeux éberlués le plus fort des paradoxes, l'incroyable maîtrise, et, surtout, l'étonnante responsabilité héroïque de deux jeunes fous qui semblent à peine échappés de l'asile, mais qui illustrent, paradoxalement, la plus saine attitude possible et la plus humanisante des politiques en devenant des champions de la conscientisation, en organisant une mobilisation vers une action progressiste, pour combattre la paupérisation générale, la putréfaction du système politique et, en bref, la décomposition progressive de l'économie de l'île.
Cette condamnation à la marginalisation s'effectue sans répit, de la campagne à la ville, et du milieu urbain à l'étranger. Quel que soit le milieu où évolue l'homme, il est archi-miné ou piégé par un concours de circonstances défavorable qui se recrée à chaque occasion. Pourtant, malgré une atmosphère qui n'autorise pas d'eudémonisme euphorique, Josaphat-Robert Large, par un élan de générosité solidaire envers ses personnages, laisse tomber quelques moments de bonheur intime inoubliable, même s'ils ne servent que de prélude à une descente en enfer interminable.
Large veut devenir un galérien des lettres
L'écrivain s'affirme créateur pour de bon en jouant à la fois sur plusieurs registres, qui émergent de son dispositif narratif. Avec lui apparaît clairement cette tentative de dénouement d'un hyper-texte qui, finalement, conduit vers le développement d'un hyper-roman. Sa technique d'écriture nous permet de nous rendre compte des recherches qu'il a effectuées, des nombreux documents et textes qu'il a consultés d'après un schéma préétabli et élaboré à l'occasion. Les minutieux détails éparpillés dans l'oeuvre font penser aux données examinées par l'auteur. Ce qui nous dévoile l'énormité de sa quête ou de son enquête. Large veut devenir à juste titre un galérien des lettres en épuisant toutes les possibilités de la lecture. On n'ignore pas que la littérature d'imagination ne se livre qu'à travers un nombre incalculable de fenêtres de la perception et de l'esprit afin d'atteindre le plus grand nombre possible de ceux et de celles qui composent le lectorat ciblé : c'est-à-dire tout le monde.
La littérature de Large intéresse fascine. Elle se veut indicatrice, voire révélatrice de ces traumatismes qui affectent non seulement des générations successives du pays haïtien, mais aussi des espaces tiers-mondistes et caribéens. Ces tranches d'histoire pathétiques qui deviennent tradition s'abattent avec toute leur permanence sur les protagonistes en s'illustrant à tous les niveaux du récit. Qu'une dictature tentaculaire impose des années de plomb, de silence, de siège, d'exil, d'errance ou, en guise d'alternative, une promesse de mort à une pauvre et malheureuse jeunesse, qu'une génération parvienne à l'aliénation, à la dislocation et sombre dans la folie quand elle est coupée de son milieu originel et nourricier, ou que toute une population vive sans espoir dans un quotidien calamiteux, ce ne sont là que des peintures éclairantes. Elles illustrent la puissance d'évocation de l'auteur traduite en des tableaux inoubliables et traumatisants. Parfaitement.
Par des modifications ou agencements abrupts que l'on prendrait volontiers pour des cas de deus ex machina, l'auteur ouvre un portail sur une autre dimension : un monde où la progression du récit perd un peu de sa linéarité. Désormais la boîte de Pandore s'ouvre et grâce à une sorte d'alchimie textuelle, tout devient possible. Les protagonistes que l'on croyait morts ou disparus réapparaissent et montent à la surface pour se placer de nouveau au centre de l'actualité. Et celle-ci redevient naturellement chaotique à cause justement de la renaissance de ces personnages et de leur réinsertion dans le récit. Large a du souffle, ce qui l'obligera un beau jour à donner une suite à son dernier roman à succès ''Les Terres entourées de larmes'' dont le dénouement, loin d'être une fin, suscite d'autres épisodes et interpelle d'autres aventures pour achever sa complétude.
Josaphat-Robert Large, par ses stratagèmes, ses ruses, ses mises en abyme et mises en perspective historique, nous fait dévorer ses textes et ses florilèges tout en demeurant dans l'impossibilité de lui trouver une classification certaine : nous sommes encore en mal d'étiquette et c'est probant. Cependant, il y a plusieurs éléments d'analyse qu'il nous faut cerner et explorer. Dans le cas de Large, s'agit-il d'un historien-romancier qui s'adonne à mettre l'histoire dans le roman, ou plutôt d'un romancier qui se passionne à insérer l'histoire fictive dans l'histoire chronologique de son île ? La dernière proposition semble être plus juste. C'est évident que l'écrivain emploie une grande maîtrise en incluant des épisodes romanesques hauts en couleur dans la trame de l'histoire tragique de l'île : état-nation des Antilles enfoncé dans une destructrice révolution permanente dès les premiers jours de son existence. Ainsi, assiste-t-on en première loge, en retenant son souffle, aux déboires incessants qui déchirent l'ordre social, politique et économique. Continuer > |
|
| |
|
|
| |
Ce mariage de la réalité et de la fiction qui a brillamment réussi renvoie sans doute à un cas d'osmose qui dévoile l'interpénétration de ces deux univers distincts qui se nourrissent mutuellement. Adresse éclatante aussi d'un savant descriptiviste et synthétiseur qui a appris à enchâsser l'histoire dans l'Histoire, la fiction dans la réalité historique. Coïncidence utile, Daniel Rondeau, de l'Express, a aussi reconnu dans un article paru dans Le Figaro Littéraire du 16 juin 2005, lors d'une interview accordée à Elizabeth Gouslan, que « La fiction et le réel sont indissociables », (article du même nom). Bien que le journalisme soit, selon lui, le cordon ombilical le plus efficace entre la fiction et le monde réel, il faudra aussi admettre après Faulkner que « une bonne fiction sera toujours plus vraie qu'un bon reportage ».La fiction et le réel appartiennent à deux mondes indissociables qui se poursuivent et s'enrichissent mutuellement. Cela peut être incompréhensible, mais « une fiction réussie peut nous apprendre plus de choses sur notre monde, sur l'aventure humaine, que le meilleur des reportages ». Un romancier se doit d'être avant tout un enchanteur de première qualité. C'est d'ailleurs par ce mérite qu'il va pouvoir réaliser cette remarquable transmutation. Nous croyons avoir relevé cette vertu aussi de Daniel Maximin qui, dans Isolé Soleil, « entremêle les fils historiques, l'histoire de l'île, et les fils littéraires ». Il est clair que l'intérêt des critiques se soit porté sur les écrivains et romanciers francophones des Caraïbes, pour avoir détecté chez eux une forte tendance d'historiciser le roman et de romancer l'histoire. Toute tentative d'explication de ce phénomène doit être plus explicite. Elle devait signaler au premier plan qu'il s'agit d'abord d'un apanage d'ordre historique, culturel et géographique, rivé aux peuples qui ont eu une difficile histoire et qui, pour forger un état-nation, ont dû passer par le fer et par le feu pour y réussir. Les Antilles ou les petites nations des Caraïbes qui ont connu l'exploitation, la colonisation et l'esclavage, tous ces épisodes d'infériorisation, d'animalisation, de diabolisation et de tentative de réification même, n'ont pu développer une sorte de neutralité objective du romanesque. Les régimes déshumanisants, les autodafés, les tortures publiques, les lynchages et les génocides ne peuvent évacuer totalement la psyché collective post-coloniale : les séquelles demeurent. On a affaire soit à une littérature de revendication ou à une oeuvre qui s'élève contre l'amnésie collective, d'où, la nature militante de ce curieux phénomène. Il faut se rappeler aussi le très bel article de Marie Dominique Le Rumeur « Le discours biblique dans la littérature franco-antillaise » qui analyse l'oeuvre de Jacques Stephen Alexis, Jacques Roumain, René Depestre, Josaphat-Robert Large et d'autres écrivains des Antilles françaises où elle affirme que « Les similitudes entre fiction romanesque et réalité historique sont évidentes » (p.507). Et, tout cela vaut aussi pour la majorité des jeunes écrivains de cette partie du monde.
Cette féconde obsession de l'histoire chez Large n'est pas l'unique phénomène conceptuel auquel il faudrait s'intéresser, d'autres encore plus fascinants suivent. Il s'impose aussi de jeter un coup d'oeil sur la notion de géographie et de l'usage qu'il en fait surtout dans son dernier roman, Les Terres entourées de larmes (2002). Qu'est-ce que l'identité géo-culturelle ?
Il faut avouer que c'est une approche originale qui permet aussi de participer non seulement à l'exploration physique d'un milieu, mais aussi à inventorier les tempéraments, les caractères, c'est-à-dire la psychologie et la culture des gens qui composent une population spécifique. Large est un grand voyageur qui construit ses archives d'une manière scrupuleuse. Il ne néglige même pas les plus insignifiantes petites régions où l'action du roman peut nous entraîner. Il exhibe une inclination à unifier les habitants de son île, à leur faire comprendre que le Nord et le Sud, quelque distants qu'ils soient, n'appartiennent qu'à la même entité géographique, au même pays ou au même peuple. Champion unitaire sans doute, il voudrait établir une fois pour toute l'appartenance commune de ses compatriotes à une même agglomération.
Mais, transparaît aussi chez lui cet effort constant d'établir un guide tempéramental ou caractériel qui aiderait à comprendre l'identité collective d'une population donnée. Il suffit de prendre en considération la dynamique qui a abouti à l'édification du département de l'Ouest et à la création de Port-au-Prince, la capitale cosmopolite d'Haïti. L'auteur, par le biais d 'un journaliste français, Louis Lefevre de Saint-André, a expliqué devant la multitude de groupes ethniques qui circulaient dans cette ville, carrefour ou point de rencontre vers lequel tout un beau monde disparate a convergé, et dont la rencontre a formé cette capitale qui « reflétait les nuances de toutes les races du monde ».D'où viennent les mulâtres? qui sont-ils ? Ils étaient originaires du sud du pays. « Ils ont la réputation d'avoir hérité, pour leur malheur, de tous les défauts inhérents aux colons français de Saint-Domingue. Les seconds fils et petits-fils des héros les plus clamés de l'indépendance se réclament de la haute dynastie mise en place par le roi à la fois fastueux et énergique qu'avait été Henri Christophe ». Il fallait la rencontre de ces deux ailes de la bourgeoisie sur un terrain neutre. Elles ont à cet effet inventé le département de l'Ouest et la capitale Port-au-Prince. « L'égoïsme des Mulâtres du Sud », lié à « la vanité des Noirs du Nord », ces caractéristiques irréductibles des habitants de la nouvelle ville, les Port-au-Princiens, devaient rapidement rejeter « la mentalité de leurs ancêtres » qu'ils appelaient désormais « de petits provinciaux ridicules ».
D'autres illustrations s'offrent avec évidence. La tentative de Tonbobo Cadet, conquérant de l'Est, de relier la République Dominicaine à Haïti, par son mariage à Isabela-la-belle, qui devrait symboliser l'union des habitants de l'Est et ceux de l'Ouest : « une union géographique inscrite dans la chair, tracée avec le sang », ou préconiser l'union des noirs et des mulâtres. La dernière union géographique qu'il faudra mentionner sera celle d'Auguste Cadet, fils de Tonbobo, représentant de la fière bourgeoisie christophienne du Nord et de Gisèle Villegrace de l'autre extrémité de l'île, de la ville de Jérémie, illustre représentante de la bourgeoisie du Sud. Nous voulons croire, à n'en pas douter, que la géographie en littérature et surtout chez Josaphat-Robert Large a pour objet d'étudier les faits et de dégager les constances des individus, ce qui fait ce qu'ils sont, à partir de leur répartition spatiale et de leur localisation. Ainsi, le romancier devient-il un champion unitaire autant qu'identitaire. Il veut indiquer l'existence d'une identité géo-culturelle avec le postulat que chacun de ces groupes d'hommes et de femmes possède un caractère régional autonome et propre, les unir malgré les divergences qui pourraient exister entre eux et ressoudre une unité nationale par le biais d'une identité renouvelée.
La prétention de reproduire le réel
Le texte de Josaphat-Robert Large confronté aux concepts de réalité et de normalité paraît transgresser un peu les actions normatives du roman traditionnel en référence aux lois empiriques qui régissent l'univers des êtres et des choses. Cependant les intrusions de l'auteur dans le texte, même si elles provoquent des surprises, n'impliquent pas a priori une croyance qui autoriserait une intervention divine. Bien que l'on relève un je ne sais quoi d'atypique, cela ne touche pas pour autant au merveilleux chrétien ou païen largement employé dans la littérature médiévale et au-delà.. Son texte n'incite pas à l'imagination religieuse, mystique ou ésotérique. Il semble plutôt véhiculer une esthétique qui emprunte à des traditions diverses. Ainsi peut-on comprendre que même l'instrumentalisation de l'histoire et de la géographie ne vise qu'à un objectif unitaire et identitaire repérable.
C'est une esthétique qui indique la prétention de dire le réel ou de le reproduire dans toute sa vérité, ou du moins assez fidèlement. Dans ce cas, on peut se référer à un courant réaliste que l'auteur aurait exploité et on oserait même avancer un certain rationalisme dans la mesure où pour Large tout ce qui existe a des causes accessibles à la raison humaine et son approche semble nettement s'opposer à toutes les doctrines spiritualistes du sentiment et de l'intuition.
L'esthétique de Large ne peut être non plus une utopie. Le romancier ne nous présente pas une terre inventée de toute pièce sur laquelle vivent des habitants dans un gouvernement idéal et un bonheur parfait, une sorte d'ensemble de fictions politiques inapplicables à la réalité. Il faut rappeler pour les besoins de la cause que les actions qui forment le cadre du récit proviennent de l'histoire vécue et d'un espace réel, situé, soit dans les frontières haïtiennes ou dominicaines (Les terres entourées de larmes).Le récit ne saurait être inséré dans un temps fictif. De ce fait, il se distingue complètement du processus qu'on désigne par le terme uchronie, qui n'est qu'une reconstruction historique d'événements fictifs, d'après un point de départ historique et un ensemble de lois. L'uchronie est au temps (imaginaire) ce que l'utopie est à l'espace (imaginaire). Puisque le narrateur décrit un état de choses dans un temps chronologisé en lieu et place d'en proposer une description idyllique invraisemblable, cela devient sur le champ anti-utopique et anti-uchronique.
Large n'appartient pas à ce qu'il me semble à une tradition de réalisme magique ou merveilleux qu'on voudrait appliquer automatiquement à la littérature hispano-américaine, un phénomène post-colonial ou « une esthétique de l'excès » qui a profondément touché les littératures antillaises et africaines en voulant promouvoir une synthèse fortement imprégnée de spiritualisme, sinon d'idéalisme objectif.
La première démarche qui conduit à une meilleure appréhension et situation de J-R Large passe nécessairement par l'étude du concept Mimèsis et de son application en littérature et en philosophie depuis les oeuvres de Platon et d'Aristote qui ont établi que le fondement des arts tenait à leur capacité de représenter le réel. Ces penseurs, insistant sur le pouvoir d'illusion des arts, s'intéressaient à la Mimèsis particulièrement concernant les genres littéraires qui recouraient à l'imitation par les mots et réalisaient ainsi des fictions vraisemblables. Puisque le principe de la Mimèsis est celui d'une illusion, ce qui est représenté doit être semblable au vrai. S'il y a réalisation de la Mimèsis parfaite, c'est quand le spectateur, l'auditeur ou le lecteur peut reconnaître et s'identifier à ce qui lui est présenté, le croire authentique parce qu'il correspond à une vérité partageable et saisissable par tous. Pour mieux appréhender le texte pluriel de Large, il faudra d'abord et surtout mettre l'emphase sur l'étude des techniques qui lui permettent de réaliser pleinement l'illusion mimétique dans ses romans éblouissants.
|
|
| |
Frantz-Antoine Leconte
Notice biographique
Frantz-Antoine Leconte enseigne la littérature française et francophone à l'Université d'Etat de New-York où il a obtenu un doctorat en études françaises, en 1989. |
|
| |
|
|
| |
|
|
| |
|
|
|
 |
|
 |
|